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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/928

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demoiselle parlait le français ! In tel compliment va sans doute t’étonner : mais il faut te rappeler que M. de Lalande est un grand découvreur de choses cachées !

… Cependant je dois ajouter que sa figure ne correspond guère mieux à ses discours que sa profession de savant : car ce n’est rien qu’un laid petit bonhomme tout ridé, avec un magnifique gilet très voyant, de riches manchettes de dentelles, et les grimaces d’un arracheur de dents…

Je m’étais assise entre mes deux visiteurs. Mais le chanoine interrompait encore moins que moi le verbeux professeur, il se bornait à des sourires d’approbation, avec une satisfaction tranquille, niais ineffable. Si bien que, nul obstacle n’intervenant, il m’a fallu entendre à présent l’éloge numéro trois. Celui-là avait pour sujet le gracieux sexe féminin : de quelle façon les dames, aujourd’hui, se trouvaient toutes en progrès ; de quelle façon elles savaient désormais écrire, et lire, et épeler, de quelle façon un homme, dans noire temps, pouvait leur parler et être compris, et combien c’était chose délicieuse de voir d’aussi charmantes créatures devenir raisonnables.

Ce troisième discours fini, il y a eu une pause assez longue. Je crois bien que l’orateur devait avoir la gorge sèche : mais je ne lui ai pas-offert de thé. Pour rien au monde je n’aurais voulu retenir un aussi grand personnage. Je souhaitais de tout mon cœur qu’il put s’en aller au plus vite étudier les étoiles : car pour ce qui était de la lune, je ne pouvais guère espérer qu’il y retournât de sitôt, tant il semblait en être descendu à l’instant ! Et je me flatte de penser que mon opinion est aussi la sienne : car son quatrième éloge a roulé tout entier sur l’infortune affreuse que c’était pour lui d’avoir à s’arracher de la compagnie d’un mérite aussi éclatant que le mien, lequel éloge s’est achevé par autant d’aimables saluts qu’il y en avait eu pour accompagner l’exorde de la harangue numéro un. Je suppose qu’en sortant de chez moi M. de Lalande aura dû dire au pauvre chanoine, avec un mouvement d’épaule : Ah ! monsieur le docteur, c’est bien gênant ; mais il faut à tout prix dire de jolies choses aux dames !

Il m’a appris qu’il comptait, le lendemain, aller voir l’observatoire de M. Maskelyne. Eh bien ! en attendant, j’ai toujours commencé par le recevoir dans le mien !


Ces derniers mots de Fanny Burney, dans une lettre d’ailleurs toute confidentielle qu’elle écrivait à l’une de ses sœurs, durant l’été de 1788, ne laissent pas de trahir une pointe de vanité bien inattendue chez une jeune femme que ses contemporains s’accordent à nous représenter comme le plus modeste de tous les « bas bleus. » Évidemment la petite créature effacée et timide s’était sentie plus satisfaite encore que d’ordinaire, ce soir-là, de l’adresse avec laquelle, une fois de plus, elle avait réussi à dessiner le portrait, — ou, si l’on veut, la caricature, — du personnage nouveau qu’un heureux hasard lui avait permis d’examiner à loisir, dans son « observatoire » du palais de Windsor. Mais le fait est que, tout au long de sa vie. — ou plutôt