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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/916

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soulagement de la souffrance. Voyons donc ce que l’auteur de Maman Colibri et de l’Enfant de l’amour rapporte de cette excursion aux régions sereines, à ces templa serena dont parle le poète, aux calmes demeures qu’habite la science et que n’ébranle pas le souffle des mauvaises passions.

Nous sommes à l’Institut Pasteur, qu’on appelle l’Institut Claude Bernard. Le fondateur en est Laurent Bouguet, qu’ont illustré d’admirables travaux et dont la gloire va être consacrée par une dernière et sensationnelle découverte : la guérison du cancer. Il a, pour associée de ses travaux et confidente de sa pensée, sa femme, géniale et modeste, l’épouse idéale, qui joint aux mérites d’un esprit éminent tous les dons du cœur. Tous deux ont trouvé un collaborateur indispensable en la personne de Blondel, élevé et ami de Bouguet. La découverte que le monde attend sera l’œuvre commune des trois savans, sans qu’on puisse exactement dire quelle est la part de chacun. L’attention universelle est fixée sur ce coin de faubourg parisien où va s’accomplir, un de ces miracles qui jalonnent l’histoire du grand duel entre l’esprit de l’homme et l’hostilité de la nature.

Entrons-y. Surprenons les conversations qui s’y tiennent. Une maladresse vient d’être commise par une jeune fille, Edwige, employée au laboratoire. Elle a apporté un bacille quand on lui en demandait un autre. Apporter le bacille de la peste, quand c’est le bacille du choléra qui est demandé, quelle étourderie ! C’est un scandale dans l’Institut Claude Bernard. C’est surtout l’occasion pour Marcelle Bouguet, la fille du savant, de prendre à part sa mère, de lui parler les yeux dans les yeux, et de lui révéler un bien autre scandale. Voici. A force de vivre dans le bleu des recherches scientifiques, Mme Bouguet en est venue à ne plus redescendre sur terre. Ce que toute femme verrait, à sa place, elle ne le voit pas, car elle n’est plus une femme, elle est une sainte laïque. Elle seule n’entend pas ce qui se chuchote sur son passage, c’est que son mari est l’amant d’Edwige, et que, comme gouaillent les préparateurs au laboratoire, le patron fait avec sa dactylographe de la physiologie appliquée. Ce bruit est-il exact ? En tout cas, il faut qu’il cesse. Il n’y a pour cela qu’un moyen : non pas renvoyer Edwige, mais la marier. Le mari, on l’a sous la main : c’est Blondel. Il aime la jeune fille : qu’il l’épouse !… Pour notre part, notre conviction est faite. La souffrance irritée de Marcelle qui n’a pas craint de se faire l’écho d’une telle accusation, l’émoi de Mme Bouguet se raidissant contre cette force de conviction qui émane de ce qui est, parce qu’il est : « Tu troubles ma sérénité, je t’en veux : il ne faut jamais ouvrir les yeux à personne ; »