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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/912

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Enfin il y a du bien et du mal dans l’humanité, voilà ce que nous savons ; il y a toujours eu du bien et du mal dans l’humanité, voilà ce que nous pouvons supposer avec vraisemblance.

Maintenant, la société a-t-elle rendu l’homme plus méchant, ou l’a-t-elle rendu meilleur ? Question préalable : il n’y a pas lieu de se demander si l’homme a été autre qu’il n’est avant l’invention sociale, parce qu’il a toujours vécu en société ; l’homme est un animal social, politicon dzoon. De cela je ne suis pas sûr du tout. De ce que l’homme a un très fort instinct social et de ce qu’il a, aussi, un très fort instinct d’indépendance ; de ce qu’il n’est pas, ou, comme les animaux sauvages, purement individualiste, ou, comme les fourmis et les abeilles, purement et exclusivement social ; de ce qu’il est intermédiaire entre ces deux catégories d’animaux, de ce qu’il est très social et très individualiste, de ce qu’il est complexe et de ce qu’il est mixte ; de tout cela j’ai toujours conclu, au contraire, hypothétiquement, sans doute, mais enfin j’ai conclu avec vraisemblance, je crois, qu’il a vécu asocialement d’abord et socialement ensuite ; qu’il a vécu d’abord à l’État solitaire et errant avec rapprochemens sexuels accidentels, puis à l’état familial, [mis à l’état grégaire, puis, les troupeaux humains se rapprochant et arrivant à se toucher par suite de la multiplication de l’espèce, à l’état social. Voilà mon hypothèse et les raisons d’icelle.

L’état social a donc sa date dans l’histoire. La société est née un jour, un jour dans telle région et un autre jour dans telle autre ; mais elle est née un jour.

A-t-elle amélioré les hommes ou les a-t-elle pervertis ? Elle les a, comme j’ai essayé de le prouver dans mes Préjugés nécessaires, elle les a changés. Elle a changé tous leurs sentimens anciens, et elle leur en a même donné de nouveaux. Il est clair, en effet, qu’en exigeant d’eux le dévouement et le sacrifice à l’intérêt commun, elle a exigé d’eux des vertus qu’ils n’avaient pas, qu’ils ne pouvaient avoir et qui n’existaient pas sur la terre, si ce n’est dans les sociétés animales. Elle les a convertis d’animaux sauvages en animaux sociaux.

Les a-t-elle améliorés pour cela ?

Oui, non.

Oui ; car en leur faisant de la douceur une nécessité, elle a mis en eux cette qualité qui peu à peu, par l’hérédité, est devenue instinctive.