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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/873

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pauvres Parisiens, et ceux qui restent aussi bien que ceux qui sont partis et qui ont laissé en arrière la moitié d’eux-mêmes. J’ai passé par tous ces déchiremens et si les hasards de ma carrière m’en ont soustrait un instant, je n’oublie aucune de mes angoisses et je pense à celles de mes amis. Que de secousses et de craintes ! J’avais l’œil humide en laissant mes livres, et mon petit logis si paisible et où j’avais caressé tant de rêves d’avenir. Heureusement, mes manuscrits sont chez toi : je n’aurais pu m’en séparer, et comment les traîner à ma suite ?

Enfin, il faut compter sur Dieu et nous soutenir pour qu’il nous aide. Je n’ai jamais pu croire, je crois moins que jamais qu’il soit le Dieu des armées. Je ne crois pas que le sort des empires et des peuples le touche. Il ne connaît que les Times et ne juge que les cœurs. C’est ce qui donne confiance, même aux plus mauvais jours.

Enfin, nous devons être soulagés d’une grande inquiétude, la plus grande de toutes pour toi, cela est sûr. Le reste ne dépend pas de nous, et il faut nous habituer à marcher dans les ténèbres. Il y a au fond de moi-même une inébranlable confiance dans l’avenir.


Tours, vendredi 16 septembre 1870.

A sa mère.

J’ai été bien content de recevoir de vos nouvelles. Je suis décidément maintenu à Tours. Le ministre et le Corps diplomatique n’y viendront pas, mais j’appartiens à un service spécial qui durera aussi longtemps que Paris sera investi. Nous sommes quatre. Nous sommes installés dans l’immense palais de l’archevêché, où demeurent M. et Mme Crémieux. L’un et l’autre dînent avec l’archevêque. Le ministre et le prélat se louent beaucoup l’un de l’autre, M. Crémieux dirige le gouvernement avec une véritable supériorité d’esprit. La ville est remplie, mais, comme je te le disais, sans confusion. On trouve très aisément à dîner dans de bons hôtels : dîner, service et compagnie excellens. C’est une chose inouïe que la quantité de gens que l’on rencontre ici. Bien que mon ami et moi nous ayons peu flâné par les rues, nous avons déjà vu, entre autres, M. Denuelle avec sa fille et M. Taine, M. Sandeau, les peintres Lehman et Millier, etc. Mon ami est le fils de Paul Delaroche et