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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/862

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Si ce n’était là qu’une observation jetée en passant, il n’y aurait pas à y attacher d’importance ; Mais l’auteur d’Alvare revient souvent sur cette idée que le monde est peu favorable à l’éclosion et au développement des sentimens naturels et généreux, et même équitables. « Leurs idées et leurs sentimens, écrira-t-elle ailleurs, étaient renfermés dans la sphère étroite d’une coterie qu’elles décoraient du titre exclusif de monde. Tout ce qui n’entrait pas dans ce cadre était pour elles des objets de mépris… La vanité ferme le cœur aux sentimens vrais, et le véritable honneur, la vertu, sont de bien peu de poids pour des esprits qui ne se soumettent qu’aux convenances du monde. » Elle dira encore d’une cantatrice italienne : « Cette femme avait le bon ton et l’habitude de la bonne compagnie ; car les personnes qui vivent d’un art soumis au public, ne sont pas en Italie, comme dans d’autres contrées de l’Europe, frappées du fâcheux préjugé qui les relègue loin des sociétés distinguées, parmi les gens dont l’abaissement influe tôt ou tard sur leurs mœurs, leurs sentimens et leurs manières. » Et elle va enfin jusqu’à prêter à son héros ce mot de l’Emile de Jean-Jacques, quand il quitte Paris : « Adieu, ville de fumée, ville de boue, nous baissons ton fracas, tes plaisirs factices, tes fausses joies : nous allons loin de toi goûter l’innocence et la paix ! ! ! »

Qu’est-ce à dire ? Et faut-il voir là tout simplement, comme ce dernier trait nous y invite, un nouvel exemple et une lointaine conséquence de l’influence persistante de Rousseau ? Oui, sans doute ; mais j’y verrais, pour ma part, quelque chose de plus. Ses liaisons successives avaient fini par faire d’Aimée de Coigny une déclassée dans son propre monde ; qu’elle l’ait senti, et qu’elle en ait souffert, plus qu’elle ne l’a voulu dire, c’est ce qui est non seulement vraisemblable, mais certain ; et qu’elle ait conçu quelque rancune contre ces « préjugés » dont elle se voyait la victime, contre ces conventions sociales qu’elle avait voulu braver, c’est ce qui est trop humain. Si déguisée, si spécieuse même qu’en soit l’expression, je crois voir dans son ironie toujours prête à l’adresse des préjugés et des étroitesses du monde l’écho discret et l’aveu de son amertume.


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Parmi les « préjugés » dont elle a secoué le joug importun, il en est un qu’elle a mis une sorte de point d’honneur à ne