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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/845

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médecin de Montpellier, le sieur Barthès, possesseur d’un remède secret. L’effet parut miraculeux ; le cœur se dégagea, le mal se jeta sur le bras. Le 11 novembre, le vieux ministre, couché sur un sofa, recevait ses collègues, leur parlait des affaires avec sa lucidité coutumière [1]. « On le disait hors de tout danger, dit Mercy ; je ne sais si on le croyait. » Au fond, nul ne doutait que le répit fût court, et les intrigues allaient leur train, certains travaillant pour Choiseul, d’autres pour d’Aiguillon, d’autres encore pour le cardinal de Bernis ou pour le duc de Nivernais. Quant à Louis XVI, livré à sa douleur, il ne paraissait occupé que de la perte d’un ami et demeurait « impénétrable. »

Le malade gardait son sang-froid et rédigeait, pour être remise à Louis XVI au lendemain de sa mort, une note où il consignait les leçons de sa vieille expérience. Un des chapitres de ce « testament » était intitulé : Liste des personnes que le Roi ne doit jamais employer après ma mort, s’il ne veut voir, de ses jours, la destruction du royaume. Il montra cette liste à Augeard : on y lisait les noms de Loménie de Brienne, du président de Lamoignon, de M. de Calonne ; une mention spéciale était consacrée à Necker, dont il déconseillait instamment le retour. Ainsi sa jalousie s’étendait par-delà la tombe. Ces exclusions posthumes furent d’ailleurs sans effet ; il est à remarquer que tous les personnages ci-dessus désignés furent, par la suite, employés par Louis XVI.

Maurepas n’eut qu’une semaine de grâce. L’accès, momentanément arrêté, reprenait le 18 novembre avec une nouvelle violence. Une sorte de gangrène parut sur le membre goutteux, et les médecins déclarèrent tout espoir perdu. Le lendemain, à l’aube du matin, dans son petit appartement du château de Versailles, situé juste au-dessus de la chambre du Roi, le ministre reçut les derniers sacremens. Sa tête restait entière. Il eut, quelques momens après, la visite d’Amelot, son parent, ministre de la Maison du Roi ; il s’entretint fort paisiblement avec lui. Comme Amelot se levait et lui disait adieu : u Nous partons tous ensemble, » murmura le mourant, et ce fut sa dernière parole. Entendait-il par là, comme la plupart le crurent, que le Cabinet tout entier succomberait sans doute avec lui ?

  1. Journal de Hardy. — Mémoires de l’abbé Georgel. — Lettres de Kageneck.