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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/838

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Ces tristesses, ces scrupules le hantèrent si assidûment, le tourmentèrent si fort, qu’il en tomba malade et qu’on craignit un moment pour ses jours. « Il a été attaqué à Paris, chez un ami, rue des Jeûneurs, paroisse Saint-Eustache, de la maladie dite le pourpre blanc, espèce de millet, annonce d’un sang décomposé, qui le met dans le plus grand danger. Sa Majesté a paru d’autant plus consternée, en recevant cette nouvelle, qu’Elle croyait devoir se faire aider relativement à toutes les opérations de finance par ledit sieur Necker [1]. » Il se remit pourtant ; il retrouva son équilibre ; sous l’empire de la réflexion, ses sentimens se modifièrent. Il en vint à se persuader, — et cette manière de voir est sans doute mieux fondée, — que la jalousie de Maurepas, l’hostilité des parlemens, fussent, en tout cas, promptement venues à bout de la molle résistance du Roi, qu’il eut été, quelques semaines plus tard, brutalement sacrifié, congédié comme Turgot, et qu’en tombant ainsi, il aurait perdu à jamais toute chance de rentrer aux affaires, compromis l’avenir sans retour. Puis, suivant la pente naturelle qui le portait à s’admirer lui-même, il regarda bientôt sa retraite spontanée comme une action méritoire et glorieuse. Dans une note manuscrite, espèce d’examen de conscience rédigé par lui-même, dont j’ai déjà donné quelques extraits : « J’ai quitté le ministère, écrira-t-il, en laissant des fonds assurés pour une année entière, dans un moment où il y avait au Trésor royal plus d’argent comptant et d’effets disponibles qu’il ne s’en était jamais trouvé de mémoire d’homme, et où la confiance publique, entièrement ranimée, s’était élevée au plus haut degré… Il est une pensée méprisable, qu’on découvre aisément dans les replis du cœur humain, c’est de choisir pour sa retraite le moment où l’on peut jouir de l’embarras de son successeur. J’aurais eu honte à jamais d’une pareille conduite ! J’ai choisi la seule (conduite) convenable à un homme qui, ayant aimé sa place pour des motifs honorables, ne peut, en la quittant, se séparer un instant de la chose publique [2]. »

Toute modestie à part, le raisonnement est juste. Necker, en s’en allant, a servi sa gloire personnelle. Son départ, on l’a vu, eut quelque chose de triomphal ; l’éclat en rayonna jusque

  1. Journal de Hardy, 17 juin 1781, et lettre de Mercy à Joseph 11 du 23 juin. — Correspondance publiée par Flammermont.
  2. Document cité par Soulavie dans ses Mémoires sur le règne de Louis XIV.