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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/830

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entra dans la chambre, tenant en main, pour le soumettre à Marie-Antoinette, le billet qu’il venait d’écrire [1]et dont voici les termes : « La conversation que j’ai eue avec M. de Maurepas ne me permet plus de différer de remettre entre les mains du Roi ma démission. J’en ai l’âme navrée. J’ose espérer que Sa Majesté daignera garder quelque souvenir des années de travaux heureux, mais pénibles, et surtout du zèle sans borne avec lequel je m’étais voué à la servir. — NECKER. »

L’entrevue de la Reine avec le directeur fut longue et d’un ton amical. « La conversation dura une heure, » spécifie le petit-fils de Necker [2]. Le ministre rappela toutes les difficultés qu’il rencontrait, exposa les refus qu’il essuyait sur des points essentiels, exprima le découragement qui remplissait son âme ; il termina en insistant, avec un accent résolu, sur « son désir de vivre désormais tranquille, » et de se dérober ainsi « aux persécutions d’ennemis trop puissans pour qu’il pût entreprendre de lutter contre eux [3]. » Il remit ensuite à la Reine la brève lettre de démission qu’on a pu lire plus haut, en la priant de la transmettre au Roi. Marie-Antoinette, à ces mots, fut véritablement émue. Elle comprenait qu’elle perdait un ami : elle sentait pareillement, sans peut-être en saisir toute la réelle portée, que le Roi, lui aussi, allait être privé d’un bon, d’un utile serviteur. Elle tenta donc encore de détourner Necker d’une si grave détermination ; elle versa même, assure-t-on, « quelques larmes, » que la clarté confuse du jour à son déclin déroba aux yeux du ministre ; il ne l’apprit que le lendemain, par la confidence d’un ami : « Je rends grâce à l’obscurité, s’écria-t-il alors avec attendrissement ; car si j’avais aperçu ces larmes, j’y aurais sacrifié ma réputation et mon bonheur [4] ! »

Voyant ses efforts inutiles, la Reine promit de remettre la lettre au Roi, et elle s’en acquitta sur l’heure. Aurait-elle pu

  1. « Un billet de trois pouces et demi de haut, sur deux et demi de large, sans titre, ni vedette, » ainsi le décrit Soulavie, qui eut l’original en mains au sortir de l’Armoire de fer.
  2. Notice sur M. Necker, passim.
  3. Journal de Hardy, 21 mai 1781.
  4. Notice d’A. de Staël, passim. — « Une consolation pour nous dans le monde, écrira quelques jours plus tard Mme Necker à l’un de ses amis de Paris, c’est que la Reine partage notre patriotisme. Elle a pleuré samedi toute la journée. » — Le Salon de Mme Necker, par le comte d’Haussonville, t. II.