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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/828

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« Le bruit, dit-il [1], se répandait que le sieur Necker, toujours en butte aux noires critiques de l’envie, placé comme au milieu des flots écumans d’une mer sans cesse agitée par les plus violentes tempêtes, avait encore offert au Roi sa démission, que Sa Majesté avait paru mécontente de ce que ledit sieur Necker lui mettait, pour ainsi dire, si fréquemment le marché à la main,… que, le lundi, le sieur Necker, de retour à Paris, avait donné des ordres pour terminer quelques besognes courantes, tendant à faire croire qu’il s’attendait à une retraite prochaine. » Mais, ajoutait-il peu après, d’après certaines informations, « la Reine, étant intervenue, avait arrangé les affaires, » si bien que le directeur général était « plus ancré que jamais » et qu’il « tenait comme Gibraltar, dont les Espagnols faisaient le siège depuis si longtemps, sans espérance de pouvoir de sitôt s’en rendre maîtres. »

Les jours suivans, même effervescence du public et même incertitude. Mille bruits se propageaient, se détruisant les uns les autres. Le Roi, s’adressant aux ministres, leur aurait dit : « Que celui d’entre vous qui croit pouvoir se flatter de faire mieux que M. Necker prenne sa place, mais qu’il se souvienne que, s’il vient à prévariquer, je le ferai pendre ! » Et l’on applaudissait ces peu vraisemblables propos. En revanche, d’autres assuraient que « Mgr le Comte d’Artois avait fait un pari de cent mille livres concernant la très prochaine retraite du directeur général, » et l’on craignait beaucoup qu’il ne gagnât cette gageure. Notons aussi la rumeur persistante que Necker, dans ces derniers temps, aurait reçu « plusieurs lettres anonymes, où on lui présentait, s’il s’obstinait à demeurer en place, l’affreuse expectative de périr par le fer ou par le poison, » si bien que le directeur général « n’osait plus rien manger que son épouse n’eût préparé elle-même et ne paraissait au milieu des personnes conviées à sa table qu’après qu’on avait servi le dessert ; encore ne touchait-il à rien [2]. »

D’ailleurs, tout le monde s’accordait pour maudire la « cabale » formée contre « un respectable étranger, imitateur de Colbert et de Sully, » pour regarder comme « une calamité » la chute possible de « ce sage administrateur ; » et, en envisageant cette éventualité, « certains comparaient le royaume à une

  1. Journal de Hardy, 16 mai 1781.
  2. Ibid., 22 mai 1781.