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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/718

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Serbie : elle serait insoluble si elle restait posée dans les termes intransigeans où elle l’est encore aujourd’hui, et elle justifierait les préoccupations de l’Europe. Depuis quelques jours, on parle d’une guerre qui éclaterait d’abord entre l’Autriche et la Serbie et qui serait bientôt vidée si elle demeurait restreinte à ces deux puissances d’inégale grandeur, mais qui se généraliserait si une troisième y entrait et qui dégénérerait alors en conflagration générale. Quel serait donc le motif de cette guerre et pour servir quel intérêt mettrait-elle le monde en feu ? L’effet ne serait-il pas en immense disproportion avec la cause ? Nous savons bien que, sous le motif initial, il y en aurait d’autres, que le premier ne serait bientôt qu’un prétexte et que les autres seuls auraient une consistance réelle dans le secret profond des consciences ; mais enfin, le motif avoué serait de savoir si la Serbie aurait, ou non, un port sur l’Adriatique. Est-ce suffisant pour allumer un incendie qui risquerait de s’étendre partout ? Encore ne paraît-il pas impossible d’obtenir de l’Autriche, et nous croyons qu’on l’obtiendra, qu’elle consente à ce que la Serbie ait un port ; seulement, elle ne veut pas que ce soit Durazzo. La Serbie, de son côté, déclare qu’elle n’en acceptera pas un autre. Le prétexte de la guerre, on le voit, se rétrécirait encore, au point que, du moins dans l’apparence et l’apparence frappe d’abord, quelquefois même frappe seule l’imagination des peuples, il serait un défi au bon sens autant qu’à l’humanité.

Il faut pourtant se rendre compte de l’intérêt sérieux et profond qu’a l’Autriche-Hongrie dans cette affaire. Nous sommes loin d’attribuer son attitude à un caprice de l’amour-propre, à une fantaisie de la force, à la poursuite d’une chimère politique ; il s’agit de tout autre chose ; l’Autriche peut même croire que, dans une certaine mesure, il s’agit pour elle d’une question d’existence. Elle est composée de nationalités différentes, parfois divergentes, entre lesquelles s’est difficilement établi, à la longue, un équilibre qui est souvent troublé et qui reste instable. Parmi ces populations, il y en a d’allemandes dont le nombre a diminué, et il y en a de slaves dont le nombre a augmenté. Il y en a d’autres encore, et notamment les magyares qui occupent une si grande place dans la politique de l’Empire. Celui-ci est divisé en deux parties : à l’Ouest, la Cisleithanie où les Tchèques luttent d’influence avec les Allemands, à l’Est, la Transleithanie où les Slaves de noms divers sont en réalité gouvernés par les Hongrois : on sait qu’ils n’en supportent pas le joug sans impatience. Tel est cet édifice artificiel, mais puissant, œuvre de tradition et de politique dont la soli-