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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/715

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Scutari enfin contre lequel les Monténégrins, depuis le commencement de la guerre, usent vainement leurs efforts. Habituellement, après la guerre, le vainqueur ne conserve pas la totalité du territoire qu’il a occupé : il en garde une partie et rend l’autre. Ici, ce serait le contraire : le vainqueur non seulement garderait tout ce qu’il a pris, mais il obtiendrait quelque chose en plus. Que dire des lignes de Tchataldja ? C’est la dernière défense des Turcs. S’ils l’abandonnent, ils se livrent ; toute discussion ultérieure de leur part devient inutile. Aussi, à supposer qu’ils renoncent aux trois villes, il n’est pas probable qu’ils cèdent sur Tchataldja : toute insistance des Bulgares sur ce point équivaudrait à une reprise des hostilités et l’entraînerait effectivement. Or personne n’y a intérêt.

Le roi des Bulgares a montré que s’il savait risquer beaucoup lorsqu’il le fallait, sa hardiesse était tempérée de prudence. Il y a quelques semaines, après les foudroyantes victoires de son armée, on a cru le voir franchissant déjà les murs de Constantinople et entrant à Sainte-Sophie pour y remplacer le Croissant par la Croix ; l’œuvre de Mahomet II était anéantie, les derniers vestiges en étaient effacés ; quatre siècles et demi n’étaient plus qu’un souvenir. Ceux qui annonçaient ces merveilles se trompaient ; ils n’avaient pas compté avec la sagesse du roi Ferdinand, de son gouvernement et de son peuple. On n’a pas tardé à apprendre que les Bulgares n’avaient nullement l’intention d’entrer à Constantinople. Ils avaient compris que l’occupation de la capitale ottomane, qui n’avait d’ailleurs pas été prévue dans le plan primitif des alliés, soulèverait tout un monde de questions dont la solution n’était pas mûre et ne pouvait pas être improvisée. Comment oublier les leçons de l’histoire ? Nous sommes dans un siècle où on les a beaucoup étudiées. Elles enseignent que, le plus souvent, les choses qui, vues à distance, prennent dans les imaginations l’apparence d’une catastrophe inopinée et définitive, se sont faites en réalité peu à peu, à travers des accidens divers, avec des oscillations opposées et que toutes les fois qu’un mouvement trop précipité s’est produit, il y a eu ensuite une réaction et un recul. Le progrès s’accomplit quand même ; des changemens longtemps combattus finissent par aboutir ; les révolutions des Empires ne sont pas un vain mot ; mais ce qui est excessif ne subsiste jamais intégralement et n’a d’autre conséquence, après avoir bouleversé un ordre de choses depuis longtemps établi, que de rendre plus laborieux l’établissement d’un nouveau, en suscitant des ambitions endormies, en aiguisant des appétits assoupis, en sonnant l’hallali qui appelle tous les chasseurs à la