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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/698

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délirant, elle appuiera le fer de l’arme. Ensuite, mon Dieu, elle sera une bonne dame replète qui, au sortir du temple, a les mains posées sur son ventre, l’Écriture aux mains, ses mains naguère énamourées.

Et Grazia, qui n’est plus toute jeune, Christophe lui demande l’un de ses cheveux blancs, Grâce tranquille. Grâce d’Italie, a la douceur de qui va cet homme du Nord, ainsi que vont à la tiédeur romaine, à la beauté sereine, durant les siècles de l’histoire, les garçons d’Allemagne, de Flandre et de Scandinavie, Grazia aimante n’a pas l’air d’aimer, tant elle est calme. La paix de Grazia s’étend sur Christophe. Il accepte la paix : « O vie, pourquoi te reprocher ce que tu ne peux donner ? N’es-tu pas belle et sainte comme tu es ? Il faut aimer ton sourire, Joconde… »

Voilà, dans cette symphonie de Jean-Christophe, les thèmes de l’amour : jeunes filles et femmes, cœurs émus, corps jolis, et le mystère aguichant de leurs âmes, enfin leur mort ou la mort de leur amour, qui est un néant pareil. Autant d’amours, autant de morts. Il y aies thèmes de l’amitié : autant d’amitiés, autant de morts. Il y a les thèmes de la violence. Une émeute, le 1er mai ; Christophe s’y mêle, ou ne sait pas pourquoi (on ne le sait pas du tout). Pris d’une sorte de démence, il grimpe sur une barricade ; il tue un agent. Et ainsi les thèmes de la violence aboutissent, comme les thèmes de l’amour et de l’amitié, à la mort. Dans une telle diversité, c’est l’unité abondante ; et, cette unité funèbre, la mort du héros la consacre.

Au bout de ses épreuves, Christophe nous apparaît immobile ; et illuminé de soleil. Il ne souffre pas : il ne médite pas ; il écoute une grande musique indistincte et ne cherche pas à la comprendre. Et puis, dans l’égarement final de sa pensée, il soulève le cauchemar d’un orchestre fantastique, il l’anime, il le gouverne ; bientôt, il le suit ; à peine peut-il le suivre et, de ses bras de moribond, battre la mesure d’une musique où la frénésie et l’enchantement de sa vie ont leur magnificence.

Après tant de splendeurs, comparables aux fantasmagories du couchant (il y a des couleurs fastueuses, des incendies. la mort d’un astre, le bûcher qui le brûle, la cendre qu’il laisse ; et il y a des pans de ciel qui sont comme des plaines de rêverie et des prairies vertes), ou ferme le livre ; et qu’est-ce que l’auteur a voulu dire ?

Un des volumes, La foire sur la place, contient des opinions, des jugemens, touchant la politique, les concerts du dimanche, la question juive, le socialisme et la Schola cantorum. Tout cela, pêle-mêle. Ce volume, entre la merveille de Sabine et la merveille d’Antoinette,