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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/695

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que j’en ferais ? » — « Pour être un grand homme, » hasarde Christophe ; mais Gottfried, à propos de l’ambition, ne sait que rire. Et il dit à l’enfant : « Quand tu serais grand comme d’ici à Coblentz, jamais tu ne feras une seule chanson ! » Et si Christophe veut en faire ? — « Plus tu veux, moins tu peux !… » Après un long silence, Gottfried, parlant à Christophe ou à lui-même, demande quel besoin l’on a de chanter.

S’il chante, lui, ce sont des chansons presque aussi vieilles que la terre et qui semblent aussi éternelles et naturelles que les montagnes, la lune et les bois, que le chagrin, l’allégresse et l’amour.

Le vagabond Gottfried, qui soudain s’en va comme il était venu, reparaîtra dans la vie de Christophe ; il y fera l’effet d’un souffle de fraîcheur qui passe sur une fièvre. Et, quand il sera mort, sa mémoire continuera de hanter l’âme de Christophe, pour lui être bienfaisante. Il est, ce Gottfried, la nature ; il est la spontanéité que l’art ne doit pas accabler ; il est toute la divine liberté de la vie, sa vérité. Sans lui, la vie serait un jeu maniaque de virtuoses.

Or, l’œuvre tout entière, — et c’est, à mon gré, l’une de ses plus nettes et importantes significations, — proteste vivement contre la virtuosité, celle de l’art, celle aussi de l’esprit et du cœur. La virtuosité a des succès dérisoires, tels que nous nous y laissons prendre ; et nous sommes les dupes de cette duperie que nous avons peut-être innocemment instituée. C’est une hypocrisie ingénieuse et naïve. Elle nous cache toute vérité, même la nôtre ; il y a, de son fait, un voile entre nous et nous, un voile pareil à celui qu’étend sur nos volontés cette endormeuse, l’habitude. Et nous ne savons plus ce que nous pensons, ce que nous sentons : nous mourons à nos yeux.

L’auteur de Jean-Christophe nous incite à éviter cette mort, cet ensevelissement sous l’involontaire mensonge, à vivre selon nos spontanéités. C’est la persuasive leçon de Gottfried ; et ainsi le bel épisode de Gottfried appartient à la philosophie même de l’œuvre.

Les autres épisodes n’en dépendent pas si étroitement. L’auteur les a traités avec cette liberté que j’indiquais et qu’au surplus l’enseignement de Gottfried lui recommandait.

Les amours de Christophe sont assez nombreux : ne le sont-ils pas un peu trop ? L’élève de Gottfried cède à son entrain ; la vergogne ne lui semble-t-elle pas un travail de virtuosité ?

N’importe. Et Sabine, dans la troupe de ses bien-aimées, est adorablement douce et touchante ; Sabine, petite veuve en noir, et dont nous aurons vu seulement les bras nus, un peu maigres, levés vers