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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/694

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petit gamin, que nous voyons ; c’est en lui que nous ressentons ce qu’il éprouve et rien ne sépare sa tremblante impression de la nôtre. Nous sommes enfermés dans le paysage qui est le sien et qu’il ne prolonge pas au-delà de lui, au-delà de sa chambre, puis au-delà de sa ville : nous ne retendons pas davantage et nous retendons à mesure que lui-même, grandissant, marchant, comprenant, le développe. Le bruit du fleuve et la sonnerie des cloches, avant d’être dehors, sont dans la chambre et d’abord dans nos oreilles. Les philosophes épiloguent sur la formation de la conscience ; M. Romain Rolland nous montre une conscience qui se forme : plutôt encore, cette conscience qui naît se montre à nous. Son devenir n’est pas théorique et analogue à celui de la statue qu’avait imaginée Condillac ; son devenir est capricieux, poussé par les instincts de la race, marqué par l’individualité de l’enfant, compliqué par la rencontre accidentelle des autres devenirs. Et de cette façon florit une plante. Mais il y a ici une âme qui se dégage de ses limbes : une âme, et il est rare que nous ayons si bien à deviner la présence d’une âme.

Autour d’elle, le coloris de l’existence est triste ; il n’est pas terne, il a de belles teintes qui le font luire : la lueur même ressemble à celle du soleil crépusculaire qui pénètre dans un lieu de retraite mélancolique. Il y a de ces tableaux d’intérieur où la lumière pose sur les objets des reflets plus tristes que l’ombre.

La charmante peinture, si attentive, intime et qui fait songer à un concert de violons, dans une chambre, le soir tombant !

Puis les violons s’exaltent. La vie, autour de l’âme naissante de Christophe, s’exalte et bientôt s’affole, dès que sévissent les rages de Melchior, le père ivrogne. Un frêle arbuste persiste dans l’orage. Et voici la douceur clémente de l’accalmie : Gottfried l’amène ; Gottfried, une espèce de vagabond, un pauvre diable de colporteur qui porte son ballot de village en village. On se moque de lui ; mais la moquerie est, pour lui, comme le malheur ou la pluie dont il a l’égale habitude. Et il passe. Il chante ; mais il ne chante que s’il a le désir passionné de le faire, sous l’empire de son cœur, et dit qu’il ne faut pas chanter pour s’amuser. Il n’invente pas les chansons ; car on ne les invente pas. Et personne ne les a inventées : il y a les chansons ; il y en a pour toutes les circonstances de la vie, pour quand on est malheureux ou gai, pour quand on est las et loin de sa maison, pour quand on se méprise ayant péché, pour quand on vous méprise injustement et vous honnit, pour quand il fait beau et qu’on voit le ciel de Dieu qui a l’air de vous rire… « Il y en a pour tout, pour tout. Pourquoi est-ce