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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/554

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décentralisation. L’exposé des motifs ne laisse sur ce point aucun doute.

Ce n’est pas la seule dissemblance. Necker, lorsqu’il assigne à la vieille aristocratie une belle place dans ses assemblées, cherche à lui restituer par là un peu de l’influence perdue, à l’intéresser, comme jadis, à l’administration locale, à rendre à la noblesse quelque chose de ce rôle qui fut longtemps sa raison d’être. Rien, comme on sait, ne peut être plus éloigné des intentions du démocrate Turgot, comme rien ne peut le choquer davantage, dans ses idées philosophiques, que la présidence conférée à un dignitaire de l’Eglise. A étudier dans ses détails le projet de Necker, on comprend cette parole attribuée à Turgot : « Cela ressemble à mes municipalités, comme un moulin à vent ressemble à la lune ! »

Ce qu’il faut admettre pourtant, comme une vérité supérieure et d’une portée plus large, c’est que tous deux, par des moyens divers et avec des vues opposées, ne pouvaient manquer d’aboutir à un résultat identique, qui était d’exciter parmi les citoyens l’espoir et le désir d’administrer eux-mêmes, avec moins de frais et de charges, les affaires du pays. « Par ces mesures prudentes et silencieuses, comme l’observe un contemporain [1], la France passait de la royauté absolue à une situation indécise et préparatoire, où s’affaiblissaient les ressorts de l’autorité royale. » A la suite de ces expériences, suivies d’un plein succès, des provinces, jusqu’alors inertes, s’éveilleront à la vie publique, s’accoutumeront à penser et à agir d’elles-mêmes, contribueront ainsi, pour une part importante, au mouvement général de réorganisation qui sera, lors de ses débuts, « l’œuvre réellement bienfaisante de la Révolution française [2]. » Elles prépareront la voie aux réformes profondes, et bientôt il ne manquera plus, pour donner l’impulsion suprême, que d’instituer auprès du Roi « une assemblée centrale de délibération, » celle qui portera dans l’histoire le nom d’Assemblée Nationale. Du jour où Louis XVI accepta, à si petite dose que ce fût, le remède ingénieux inventé par Necker, la monarchie devint « un Etat mixte, » et la Révolution ne fut plus qu’une question de temps.

Louis XVI, d’ailleurs, ne voyait pas si loin. C’est presque sans hésitation, malgré les objections qu’y fit tout d’abord son

  1. Mémoires de Soulavie.
  2. Stourm, Les finances sous l’ancien régime, passim.