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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/531

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signe et la consécration de sa prépondérance. On n’imaginait pas qu’elle pût s’arrêter là, sans pousser plus loin sa victoire. « C’était M. Necker, remarque le duc de Croy, qui avait renvoyé M. de Sartine et fait nommer M. de Castries à sa place ; mais ce fut la Reine qui l’emporta sur M. de Maurepas et qui fit nommer M. de Ségur. Alors, on ne douta plus qu’elle n’influât principalement sur le choix des ministres et des grandes charges. Tout courut à elle et à sa société [1]. » C’est le langage de la Cour ; voici l’impression populaire : « On assurait, dit le libraire Hardy, que la Reine acquérait de jour en jour un nouvel empire sur l’esprit du Roi, son auguste époux, qu’elle avait non seulement désigné, mais nommé elle-même le marquis de Ségur secrétaire d’Etat au département de la Guerre, d’où l’on inférait tout naturellement qu’elle ne manquerait pas d’influer encore dans le changement des autres ministres [2]. » Ecoutons, pour finir, ce que dit l’abbé de Véri, écho des cercles politiques : « Le choix de M. de Ségur a été dicté par la Reine, contre l’idée de M. de Maurepas. Il va donc être décidé, dans l’esprit de toute l’Europe, que M. de Maurepas n’a plus le crédit principal et que la Reine sera la volonté dominante… La Reine acquiert ainsi dans le gouvernement une influence qu’aucun roi de France n’a jamais laissé prendre à sa femme. Si l’enfant qu’elle porte dans son sein est un dauphin, la voilà consolidée pour un terme très long… Elle a d’ailleurs réfléchi d’elle-même qu’elle aurait intérêt à conserver Maurepas, parce que, sous son ombre, elle prendra sur son mari et sur les affaires un ascendant progressif, qui deviendra par le temps supérieur à tout [3]. »


Telle est bien, comme on voit, l’opinion générale. Mais l’un des hommes qui ont le mieux connu, le plus exactement jugé le caractère et la nature intime de Marie-Antoinette, le comte de Mercy-Argenteau, démêle bien, dès ce jour, quel usage elle fera de cette indéniable puissance. Un mois après la chute de Montbarey, il écrit à l’empereur Joseph [4] : « L’ascendant que la Reine a gagné sur l’esprit du Roi est tel, qu’elle pourrait tout effectuer, même en matière d’Etat, si elle en avait la volonté.

  1. Journal de Croy, 1781.
  2. Journal de Hardy, 9 janvier 1781.
  3. Journal de Véri, février 1781.
  4. Lettre du 21 janvier 1781. — Correspondance publiée par Flammermont.