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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/479

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d’hommages que mérite l’œuvre impressionnante qu’ils viennent d’accomplir, quelques puissances ne laissent pas d’en éprouver une certaine gêne et même une certaine appréhension, on comprend que, pour ces puissances, l’Albanie soit, sur l’échiquier oriental, un pion très précieux. Il y a toujours eu une question albanaise, mais elle a pris, dans les circonstances actuelles, une forme nouvelle et plus précise. Quelle en sera la forme définitive ? En vérité, nous n’en savons rien. Cela dépendra de l’énergie comparée, de l’esprit de décision des alliés balkaniques d’une part et des puissances de l’autre. Pour le moment, tout reste en suspens.

Nous avons cité les exemples de l’Autriche, de la Serbie, de l’Albanie, pour montrer la complexité des questions d’aujourd’hui ou de demain. De quelque côté qu’on se tourne, on aperçoit des nuages, c’est-à-dire des obscurités. Évidemment, les quatre alliés tireront un grand profit de leurs victoires, et personne ne leur en contestera la légitimité. Ils acquerront sans nul doute des territoires nouveaux et étendus, mais sur la question de savoir où s’arrêteront ces acquisitions, il y aura des divergences et il serait téméraire de vouloir prédire comment elles se résoudront. Que dire notamment de Constantinople ? Ce nom parle puissamment à l’imagination ; seul celui de Rome évoque de plus grands souvenirs, seul il est plus chargé et surchargé d’histoire ; mais la situation géographique de Rome est d’une importance négligeable, tandis que celle de Constantinople peut devenir, et même facilement, la plus forte de l’univers. Tout cela est bien connu et on sait aussi que la sécurité de l’Europe venait en partie de ce que Constantinople était entre les mains d’une puissance devenue faible, sur laquelle tout le monde avait de l’influence et pouvait exercer une pression utile parce qu’elle avait besoin de tout le monde et vivait des ménagemens qu’elle observait à l’égard de tous. A qui Constantinople sera-t-il demain ? Depuis bien longtemps, une question aussi importante ne s’était pas imposée, comme l’énigme du sphinx, à cette diplomatie dont on a dit quelque mal dans ces derniers temps et qui, en effet, n’a brillé ni par l’étendue de sa prévoyance, ni par l’efficacité de ses décisions : on doit reconnaître à sa décharge que l’orage qui a fondu sur elle avait une violence peu ordinaire. Depuis deux siècles, à cette question de savoir à qui serait un jour Constantinople, la Russie faisait la réponse qu’elle avait trouvée dans le testament de Pierre le Grand ; c’est à elle que la capitale de l’Orient devait revenir ; elle vivait dans cette pensée. On peut se demander toutefois si elle a fait ce qu’il fallait pour la réaliser. N’est-ce pas elle