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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/450

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La maison est envahie par ce peuple d’inutiles et d’agités que mobilise toute solennité. Il y a des journalistes dans toutes les pièces et des reporters sous tous les meubles. Un personnage officiel répète le discours d’inauguration, tandis que de l’étage supérieur tombent les flots d’harmonie que déchaîne l’exécution de la cantate. — Si l’auteur a voulu faire ici une satire de notre moderne statuomanie, ce n’est certes pas moi qui l’en blâmerai ; peut-être seulement aurait-il dû trouver des effets d’une drôlerie moins facile et d’un comique plus âpre.

Cependant, et tandis que tous ceux qui, amis ou parens, ont approcha Emmanuel Bailly s’épanouissent dans cette atmosphère d’apothéose, quelqu’un fait contraste par sa mine renfrognée et son humeur hargneuse : c’est Robert Bailly, le propre fils du héros de la fête. Il interdit à l’orateur de la cérémonie de l’associer, par quelques mots de complimens, à la gloire de son père. Lui-même a composé un discours qu’il doit prononcer le lendemain, et refuse d’y laisser insérer un passage inédit d’Emmanuel Bailly. Il refuse un papier inédit ! Je vous dis que ce garçon est unique en son genre. Et je remarque en passant que ridée de lui faire prononcer un discours devant la statue de son père n’a pas laissé d’étonner. Ce n’est guère l’usage. Toujours est-il que ce jeune homme acerbe, pincé, agressif, sarcastique et maussade est visiblement en proie à un amer chagrin.

Lequel ? Nous allons l’apprendre, au cours des entretiens qu’aura le jeune Robert avec différens interlocuteurs qui sont sa mère, la grande veuve, gardienne austère et toujours endeuillée d’une mémoire fameuse, et un certain Mostier, qui fut l’ami, le collaborateur du Maitre, le confident de sa pensée. Ce Mostier, honnête, gourmé, compassé, représente la discipline, la règle, les idées reçues, et je dirais qu’il s’appelle M. Prudhomme, si, auprès de l’inquiet et sombre Robert Bailly qui est, — à quelque degré que ce soit, — un cousin d’Hamlet, il ne faisait plutôt songer à Polonais. Ce Polonius a pour Ophélie une Alice, camarade d’enfance d’Hamlet-Robert, et les deux jeunes gens vivent sur le pied d’amoureux. C’est toujours devant la jeune fille dont il se sait aimé que le héros fatal a coutume de déverser tout le noir de son âme, afin de lui faire impression. La pauvre Alice entend ce matin des propos qui sont bien faits pour dérouter un cœur simple. « Tu viens de parler, lui dit Robert. Tu as dit quelques mots bien nus, bien humbles. Je ne cesse d’admirer ces mots ! Comme ils sont à toi, comme ils sortent naturellement de toi ! Entre ton cœur et ton langage il n’y a rien d’étranger, rien qui ne t’appartienne ; et