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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/383

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Caire, le chef de notre expédition a entendu vibrer plus fort ce frémissement de rancune nationale. Il a cru y reconnaître une force qui peut l’emporter sur l’honneur militaire, en tout cas, affaiblir l’efficacité de l’obéissance, et préparer à l’Angleterre, dans sa lutte contre les Abyssins, des surprises. Que notre pacte avec les Abyssins survécût, une de ces surprises apporterait peut-être à la France le moyen de reprendre la partie.

Marchand ne voulut pas partir sans connaître ceux qu’il avait tant attendus, sans savoir ce qu’eux-mêmes avaient appris de nos projets, sans s’assurer dans quelle mesure ils s’étaient tenus pour liés à notre dessein. Il avait à raviver dans le souverain la claire intelligence des périls qui menaçaient l’Abyssinie, des destinées qui lui étaient promises, des moyens qui s’offraient à elle, et du court délai qui lui était laissé pour les accomplir. Il devait transformer les vagues ententes en une étude précise d’effectifs, d’itinéraires, de concentration, de transports et, avant de quitter l’Afrique, transmettre par un dernier geste le mouvement à un courage capable de troubler la nation anglaise et de rendre à une France mieux préparée une revanche. Fidèle à l’énergie de son caractère et au devoir qu’il s’était fait de ne jamais désespérer, il vint, chassé de Fachoda, et quand le passé mourait dans la plaine, semer de l’avenir sur les monts.

Rien de cela n’est dit, mais tout cela est sous-entendu dans le Journal. Cette hâte d’atteindre l’Ethiopie, cette ferveur à en saluer la frontière, cette joie d’en admirer le peuple, cette fierté que toute sa hiérarchie soit militaire, cette impatience de conclure que la nation soit une armée, ne semblent guère d’un passant que pousse une vagabonde curiosité, mais d’un ami qui a ses raisons pour étudier cette race, vient en comparer sur place-la vraie figure à une image rêvée de loin, et triomphe du bien qu’il constate comme d’un bien qui adviendrait à lui-même. L’un et l’autre en effet se confondent d’abord. Mangin, envoyé aux Abyssins pour hâter leur descente sur le Nil, puis rejoint par l’ordre de leur annoncer notre venue, a été accueilli en suspect et un instant retenu à la frontière éthiopienne, mais parce qu’on le croyait Anglais. Cette mésaventure était le gage du succès pour sa mission. L’hospitalité nous attend magnifique dans sa pompe et significative en ses honneurs. Nous pénétrons en Abyssinie par le territoire de Thessama. Ce puissant feudataire, ce fidèle collaborateur, ce conseiller éclairé, ce proche