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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/350

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timide, fuyard ; il courbe l’échine sur son sillon ; sa démarche est lourde, ses yeux craintifs ; sa figure révèle l’anxiété, l’insécurité où il vit. Voyez au contraire un Bulgare des plaines de Philippopoli ; il redresse sa taille ; sa démarche est fière, ses yeux regardent droit et loin ; on sent un homme libre, résolu, sûr du lendemain, conscient de sa valeur et de ses responsabilités. Ces contrastes portent le plus accablant des témoignages contre le gouvernement des Turcs. Ils allèguent qu’ils ont été depuis longtemps entravés dans la bonne administration de leurs provinces par les aspirations séparatistes et les révoltes des populations chrétiennes. Si les Turcs avaient su organiser leur Etat sur des bases nouvelles et donner à toutes les populations de l’Empire le même statut avec une égalité réelle devant la loi et les emplois publics, la fusion des races aurait pu s’accomplir dans le calme et la paix, mais c’était là un rêve chimérique : « D’après la Constitution, a dit le 6 août 1910 à Salonique, dans une réunion restreinte et confidentielle du Comité Union et Progrès, Talaat bey, ministre de l’Intérieur, tous les sujets turcs, aussi bien les musulmans que les chrétiens, sont égaux devant la loi. Mais vous devez comprendre vous-mêmes que c’est impossible. C’est tout d’abord le Chériat qui s’y oppose ; tout notre passé, les sentimens de centaines de mille de croyans s’y opposent. Ensuite, et c’est beaucoup plus important, les chrétiens eux-mêmes s’y opposent, car ils ne veulent à aucun prix être des Ottomans. Les efforts pour développer chez eux la notion d’ottomanisme ont échoué et échoueront, tant qu’il y aura autour de nous des Etats balkaniques indépendans qui nourrissent, qui soutiennent, qui encouragent ces sentimens séparatistes. De l’égalité il ne peut être question en Turquie, que le jour où l’ottomanisation de tous les élémens sera accomplie, et ce travail sera long et difficile. Nous y réussirons, il n’y a pas de doute, mais en attendant, il faut que nous tranquillisions nos voisins. » Ce que Talaat bey entend ici par « ottomanisation, » c’est en réalité « turcisation. » Il était impossible aux populations chrétiennes de l’accepter, plus impossible encore aux Etats slaves ou à la Grèce d’être les témoins muets d’une politique de centralisation et d’assimilation qui non seulement menaçait d’anéantir leur espérance de réunir un jour en une même nation tous les enfans d’un même sang, mais qui, dans le présent même, apportait une grave perturbation dans leur vie nationale et dans