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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/328

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Sartine, tout était fait pour dessiller ses yeux. Mieux valait partir de bon gré que de recevoir son congé. La protection trop ostensible de Mme de Maurepas doublait son embarras, en ajoutant au risque du renvoi celui du ridicule, qu’on jugeait alors redoutable. Voici comment, dans ses Mémoires, il présente sa résolution : « Je me déterminai, le 13 décembre, à parler à M. de Maurepas, à lui ouvrir mon cœur… L’idée de ma retraite, sollicitée par moi, réveilla toute sa tendresse et dissipa tous les nuages que les propos de mes ennemis avaient pu élever dans son cœur. Il sentit, en même temps, qu’il allait se trouver isolé dans le Conseil, ou forcé de se livrer à des personnes moins dévouées et moins sûres que moi ; el, d’après ces deux sentimens, il fit tout ce qui dépendait de lui pour me détourner de ma résolution… Je fus inébranlable. Il céda enfin et promit d’en parler au Roi. »

En rédigeant ses Mémoires après coup, Montbarey semble avoir un peu arrangé le récit et embelli son attitude. La vérité, telle qu’elle résulte de témoignages plus désintéressés, est qu’il pria seulement Maurepas de « tâter discrètement » Louis XVI, de lui faire pressentir, plutôt que de lui annoncer, la démission probable du ministre, si le Roi n’était résolu à le soutenir ouvertement. Le Mentor, en effet, « s’acquitta de la commission, » et la réponse du Roi « ne fut pas pour donner confiance [1]. » C’est le dimanche 17 au soir, à l’issue du Conseil, que Montbarey reçut le message de Maurepas, lui rendant compte de sa démarche et de l’accueil qu’y avait fait Louis XVI. Il prit aussitôt son parti : « Lorsque mes gens eurent soupe [2], j’envoyai à M. de Maurepas la clé de mon cabinet. Nous partîmes ensuite pour aller coucher à Paris, où nous arrivâmes à une heure et demie du matin. Mme de Montbarey, ma fille et tout ce qui m’entourait avaient l’air de la joie, quand nous entrâmes dans ma maison de l’Arsenal. Nous chantâmes, nous dansâmes en rond, nous fîmes une espèce de réveillon, et je puis assurer que je dormis du plus doux et du plus profond sommeil. »

Tandis que, — du moins à l’en croire, — Montbarey se livrait à cette joie sans mélange, une fuite aussi précipitée jetait dans le Conseil un certain désarroi. Vergennes reçut, par intérim, l’administration de la Guerre, el, pendant quatre jours, l’on

  1. Journal de Véri. — Mémoires de Besenval.
  2. Mémoires de Montbarey, passim.