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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/325

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sur l’heure avec sa femme, lui reprocha vivement, et en termes peu mesurés, d’agir sans réflexion, d’obéir docilement aux suggestions de ses amis. Quant à Ségur, termina-l-il, « il n’y avait pas moyen d’y penser, » car « la goutte le rongeait, et il n’en pouvait plus [1]. » Irritée, à son tour, de s’être attiré cette leçon, la Reine s’en prit, quelques instans plus tard, à la duchesse de Polignac. Elle l’accusa de l’avoir « compromise, » de l’avoir « sacrifiée à des vues personnelles, » et, s’animant à ses propres paroles, elle vint à lui prêter de bas calculs, des manœuvres intéressées, dont elle était réellement incapable.

Il s’ensuivit une scène douloureuse, pathétique, dont les détails sont venus jusqu’à nous. La duchesse était douce, mais elle avait l’âme fière. Elle ne put supporter une aussi criante injustice. Pourtant, calme et maîtresse d’elle-même, elle réfute d’abord, point par point, les allégations de la Reine ; puis elle se lève, et, d’une voix ferme : « Du moment, lui dit-elle, que la Reine avait sur son compte l’opinion qu’elle venait de lui montrer, il ne convenait plus à ce qu’elle se devait de lui être attachée… » Elle allait donc partir sur l’heure, se retirer à jamais de la Cour ; mais, « prenant ce parti, elle ne devait pas conserver les bienfaits qu’elle avait reçus de la Reine ; dès cet instant, elle les lui remettait tous, y compris la charge de son mari [2], qui ne l’en dédirait sûrement pas. »

Etonnée de ce ton, émue de cette résolution, la Reine se radoucit, cherche à rattraper ses paroles ; la duchesse reste inébranlable, maintient sa décision avec une respectueuse froideur. Les argumens les plus pressans, les rétractations, les regrets, les instances mêmes de Marie-Antoinette, échouent devant une opiniâtreté tranquille, plus émouvante que des colères. Alors la perspective de perdre une amitié qu’elle sent nécessaire à sa vie jette la souveraine dans un vrai désespoir. Abdiquant tout orgueil, elle éclate en sanglots, « tombe aux genoux » de la duchesse, la conjure de lui pardonner, recourt pour l’attendrir aux expressions les plus touchantes. Mme de Polignac ne peut tenir longtemps devant une douleur si sincère ; des larmes inondent son visage ; elle relève Marie-Antoinette et la serre dans ses bras. Une longue explication a lieu entre les deux amies, explication tendre et loyale, qui dissipe enfin tous les nuages. Le

  1. Mémoires de Besenval, passim.
  2. Il avait été fait premier écuyer du Roi.