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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/215

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s’embarrasser dans leurs explications et s’ingénier à la maladresse des airs innocens. Finalement, elle leur assène ce coup de massue : elle sait tout ! Les misérables ! Toute autre femme, qui lui aurait pris son mari, eût été une criminelle ; mais Micheline, qui avait reçu ses confidences, qui connaissait son cœur, qui était son amie ! Et voilà Micheline « exécutée. » Ce n’est encore que la moitié du plan concerté par l’honnête Florence avec un vertueux machiavélisme. Sa vengeance est à double détente. Il ne lui suffit pas d’avoir démasqué Gilbert, il faut qu’elle le fasse souffrir ; et je dis bien qu’il le faut, car elle continue de l’aimer. Quelques minutes encore, et l’heure qui avance va sûrement amener Jincour et le mettre en présence de Gilbert, dans ce rôle de l’ami qui vient pour déshonorer la femme de son ami. Ainsi le mari coupable sera crucifié dans ce qui fut son unique religion et son erreur. Il a cru à l’amitié, — sans comprendre que la seule amitié en qui un homme doive se reposer, c’est celle de la femme qui, dans l’absolu d’un sentiment sublime, est sa compagne devant Dieu.

Tout cet acte est une merveille d’agencement scénique. Notons-y, en passant, la différence d’effet que peuvent produire les mêmes moyens employés à des fins différentes. C’est par un moyen cher aux vaudevillistes, et connu pour être d’une inépuisable vertu comique, que l’auteur amène successivement tous les personnages dans une même chambre, qui est le rendez-vous de l’amour et des quiproquos. Pourtant cet acte est le plus poignant des trois, et, pas plus que Florence elle-même, nous ne sommes aucunement tentés de nous y égayer. Il est dru et serré, plein de choses, d’action et de pensée. Il est émouvant, et, sans même tenir compte d’un finale d’universel attendrissement que j’ai peu goûté, il se termine sur une note d’optimisme à laquelle M. Paul Hervieu ne nous avait guère habitués, puisqu’en somme nous assistons à la confusion des méchans et au triomphe du Bien.

On pourra reprocher à Bagatelle certaines lenteurs, surtout au début du second acte ; la présence de comparses, telle une certaine Edwige, dont on se serait bien passé ; des épisodes, tel celui de la lectrice, qui semblent d’une drôlerie un peu plaquée ; et, dans le dialogue, ici et là, des traits d’une préciosité laborieuse et d’un marivaudage exaspéré. Il reste une comédie brillante, charmante, et qui, dans l’essentiel de sa donnée, est d’une réelle profondeur. Elle fait également honneur au praticien de théâtre et au moraliste. Le peintre de mœurs qui nous présente, dans une note si incisive et si bien