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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/210

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nous laissât une impression d’apaisement. L’observateur ne s’y défend certes pas de peindre la société de son temps telle qu’il la voit, c’est-à-dire sans indulgence ; mais aussi il a su imaginer et faire vivre une figure si éclatante de noblesse morale et de pureté que l’œuvre, au centre de laquelle elle est placée, en est tout éclairée.

Nous sommes à la campagne dans une riche et hospitalière demeure où va, vient, babille, s’habille et se déshabille un peuple d’invités et d’invitées que renouvellent d’incessans « arrivages. » La maîtresse de maison, Mme Orlonia, est un type de vieille dame dont je me suis laissé dire qu’il a existé et qu’il existe, dans le monde où l’on reçoit, plus d’un modèle. A-t-elle jadis été galante ? Il se pourrait que non. A-t-elle joué un rôle dans la comédie de l’amour ? En tout cas, c’est sa manie présente de s’en donner le spectacle. Elle a besoin de vivre dans une atmosphère spéciale qu’elle a, sans beaucoup de peine, créée autour d’elle. Sa maison est une maison où l’on aime. Elle donne à aimer, comme d’autres donnent à jouer. On saisit tout de suite ce que la conception d’un tel personnage a de hardi, et il a fallu toute la délicatesse de pinceau et toute l’ironie du peintre ; pour le faire passer. L’excuse de Mme Orlonia, si c’en est une, est qu’elle tient sans doute l’amour pour l’unique divertissement de la vie, mais qu’aussi n’y voit-elle qu’un divertissement sans conséquence et sans lendemain. A l’occasion, elle ne demande pas mieux que d’abriter sous son toit des bonheurs conjugaux ; mais l’occasion est rare et on ne remplit pas une maison avec ces bonheurs-là. Pour ces autres amours dont est fait l’ordinaire de la vie, Mme Orlonia est d’une complaisance inépuisable. A la seule pensée que deux êtres se sont rencontrés et accordés, elle s’attendrit, son regard et sa voix se mouillent de larmes. Elle ménage des entrevues, elle arrange des romans, elle fait des mariages, à bail plus ou moins court et toujours résiliable. Dans son parc qui aurait pu être peint par Watteau, dans son château qui aurait pu être décoré par Boucher, court une perpétuelle farandole de couples voluptueux. Entre ses doigts agiles s’ourdissent Les fils, bientôt dénoués et aussitôt renoués, d’une sorte d’intrigue sans fin. Sa réputation est si bien établie que sa maison dont le nom est : Bagatelle, a été surnommée : la Bagatelle.

Quelques scènes rapides servent d’abord à dessiner le milieu tel que je viens de le décrire. Il y a notamment, entre la très peu farouche Raymonde et le vieux Vureuil, un bout de conversation qui est des plus significatifs. Vureuil offre le plus galamment du monde à la jeune femme, — qui accepte et remercie, — de lui payer ses notes arriérées