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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/151

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tendu par le faux jugement des sens, d’où il a cru que le mal était le bien : ou bien il reste possédé du même désir et de la même avidité, connue ceux qui ne sont point vraiment arrivés au but qu’ils cherchaient…

Les auditeurs suivaient avec une extrême attention. Tandis qu’il parlait, Bembo voyait, à la lueur dansante des torches ou clignotante des lampes, ces rudes et singuliers masques sortir de l’ombre et grimacer, à peu près comme nous les voyons, aujourd’hui, sur leurs fonds sombres, dans leurs cadres, au Pitti ou aux Uffizi, ou à Madrid, traits bien caractérisés, mais âmes impénétrables, car la plupart n’avaient pas encore passé à l’épreuve des faits qui, depuis, les ont révélées. Il y avait, là, Francesco Maria della Rovere, qui devait, avant que l’année fût écoulée, égorger son hôte Giovanni Andréa par la plus honteuse des trahisons, et, plus tard, assassiner, en pleine rue, le cardinal Alidosi ; il y avait, là, le marquis Phébus de la Ceva, fameux depuis par l’assassinat d’un de ses cousins ; il y avait Pietro da Napoli, dont la rapacité et la cruauté devinrent célèbres, et quelques autres fauves. Mais c’était mieux ainsi. Pour que le miracle d’Orphée ou de saint Gérasime s’accomplisse, il ne suffit pas qu’il y ait des saints : il faut aussi qu’il y ait des bêtes. L’orateur voyait, enfin, devant lui ce Giuliano de Médicis, dont l’intrigue avec la belle Pacifica Brandano allait doter l’hospice d’Urbino d’un enfant trouvé, plus tard fameux sous le nom du cardinal Ippolito de Médicis.

Giuliano venait précisément de défendre l’honneur des femmes de son temps contre les entreprises des jeunes gens. Bembo, se tournant vers lui, lui répondit :


Je veux que cette dame soit plus courtoise à mon courtisan d’âge mûr que n’est celle du Seigneur Magnifique au jeune ; et ce. à bon droit, parce que le mien ne désire que choses honnêtes, et pourtant la dame les lui peut toutes accorder, sans être blâmée ; mais la dame du Seigneur Magnifique qui n’est pas tant assurée de la modestie du jeune, lui doit seulement octroyer les choses honnêtes et lui refuser les déshonnêtes. A cette cause, le mien est plus heureux, auquel est accordé ce qu’il demande, que l’autre auquel une partie est octroyée et l’autre refusée. Et afin que vous connaissiez encore mieux que l’amour raisonnable est plus heureux que le sensuel, je dis que les mêmes choses, au sensuel, se doivent aucune fois refuser et octroyer au raisonnable, pour ce qu’en celui-là, elles sont déshonnêtes, et en celui-ci, honnêtes.

Pourquoi la dame, pour complaire à son amant bon, outre l’octroi qu’elle lui fait, des ris plaisans, des propos familiers et surets, de dire le mot, de