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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/15

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ravissait tous les esprits. Philosophes, militaires, hommes de bureau et hommes de Cour se les disputaient à l’envi. On recherchait leur entretien, on répétait leurs mots. Les récits qu’ils faisaient des premiers combats de leurs hommes, simples cultivateurs arrachés à leurs champs, contre les milices britanniques, mieux armées, mieux instruites, dressées de longue date au métier ; ces récits, qui faisaient couler les pleurs des jolies femmes, faisaient aussi cliqueter dans leurs fourreaux les épées des jeunes officiers.

Vers ce même temps, il parvenait, au ministère de la Marine, un document confidentiel qui agitait Sartine d’une sincère émotion. Un intelligent officier, le comte de Kersaint, chargé par lui d’explorer secrètement les provinces insurgées, pour examiner leurs ressources et pour se rendre compte de leur état d’esprit, adressait au ministre un rapport nourri, substantiel, où était démontrée, pour des motifs probans et dans un langage enflammé, la nécessité de la guerre. « Tout nous y invite, disait-il [1], notre honneur, notre sûreté, notre intérêt. Notre honneur, en ce que nous aurions décidé cette séparation des deux mondes, époque mémorable à jamais et à laquelle nous devrions brûler d’associer le nom français. Notre sûreté, en ce que ce serait l’unique occasion de rabattre la puissance anglaise, de la réduire au point de ne pouvoir plus balancer la nôtre. Notre intérêt, en ce qu’il en résulterait immanquablement des avantages, qui tourneraient au profit de notre commerce, objet si essentiel aujourd’hui. » Il dépeignait le peuple d’Amérique comptant fermement sur la France, s’étonnant déjà des délais de notre intervention. Cette espérance déçue serait sans doute fatale à la cause de la liberté. Notre inertie aurait pour résultat le triomphe britannique, et ce triomphe serait notre œuvre. Si la France, concluait Kersaint, ne fait pas la guerre à présent, « c’est donc qu’elle ne la fera jamais plus… Alors, qu’elle brûle ses flottes et qu’elle licencie son armée ! Le souvenir de ce moment, si nous le laissons échapper, sera pour nous un sujet d’éternel regret et une tache ineffaçable, aux premiers jours d’un règne que cette circonstance inespérable pourra il illustrer à jamais ! »

Cette argumentation serrée et ces exhortations ardentes, ces

  1. Lettre du 24 décembre 1776. Document cité par A. Jobez, dans son ouvrage : La France sous Louis XVI, tome II.