Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/147

Cette page n’a pas encore été corrigée


au vouloir de Madame la Duchesse si grande révérence que la même liberté servait d’une très forte bride et n’y avait celui qui ne tint pour le plus grand plaisir du monde de complaire à cette dame, qui n’estimait un ennui très grand de lui déplaire… »

Les journées se passaient en chasses, tournois, chevauchées, jeux de toutes sortes, que le duc Guidobaldo ne pouvait guère partager, perclus de goutte comme il l’était, mais qu’il jugeait en connaisseur et dans un parfait esprit d’équité. Le soir venu, on dansait, on faisait de la musique, on jouait au scartino, on causait surtout. Le duc, par raison de santé, se retirait, tôt après le souper, dans ses appartemens. On allait, alors, chez la duchesse. Dames et cavaliers s’asseyaient en cercle, groupés sans protocole, au gré des affinités et du hasard, mais alternativement, un cavalier après une dame, jusqu’à ce qu’il n’y eût plus que des hommes, toujours plus nombreux, et qui se mettaient en tas. Un sujet était proposé, problème de morale ou d’amour, devise ésotérique, idéal rêvé, et la conversation devenait générale.

Une « conversation générale » tient du dialogue par sa forme et de la conférence par son sujet, — sans parler de ses jeux de scène : entrées, sorties, gestes et mimiques, qui la font ressembler, quelquefois, à une comédie. Ce n’est pas une « conférence, » parce que c’est un dialogue et que chacun y prend part, entre dans le sujet, le coupe, l’aiguille à sa guise ; mais ce n’est pas un dialogue ordinaire, parce que ce qui s’y dit devant être entendu de tout le monde, rien n’y peut être confidentiel. D’ailleurs, pour que chacun y puisse mordre, il faut bien que les sujets en soient choisis parmi les plus généraux qui soient ; et, par là, qu’ils se rapprochent d’une « conférence. » Mais ce que n’a pas la conférence la mieux venue, ni le jeu de scène le mieux réglé, c’est le charme de l’improvisation, la joie de voir les idées naître, la pensée prendre forme comme l’argile sous les doigts du potier, avec les hésitations, les tâtonnemens, mais aussi les vivacités et la fraîcheur de tout ce qui vit pour la première fois.

Telle était la causerie à Urbino, dans ces salles construites par Luciano di Laurana, décorées par Ambrogio da Milano, Domenico Rosselli, Diotablevi, Francesco di Giorgio Martini, où les amours, les anges, portant les guirlandes, chassant le sanglier, dansant, chevauchant les dauphins, animent les frises,