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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/139

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j’espère que ce sera bientôt. En attendant, ne m’oubliez pas, aimez-moi et croyez que je ne vous oublie jamais et que je vous aime infiniment, plus que je ne pourrais le dire, et que je me recommande à vous de tout mon cœur.

Rome, le dernier jour d’août 1519 [1].


Il devait la revoir, mais bien peu. Un an plus tard, c’est-à-dire après quatre ans de mariage seulement, étant à Rome de nouveau, il reçut d’elle une lettre lui annonçant qu’elle venait d’accoucher, s’excusant que ce fût d’une fille et ajoutant qu’elle était un peu malade. — « Je voudrais savoir si elle a des yeux bleus ? » répondit notre diplomate. Mais elle ne reçut pas cette réponse : elle était morte. Ce fut une grande anxiété, à la cour de Mantoue, chez Isabelle d’Este et son fils, de savoir comment on avertirait le pauvre mari, absent et amoureux, là-bas à Rome, occupé à verser des larmes littéraires sur les ruines de l’antiquité, lorsque son foyer, tout neuf, s’écroulait avec son bonheur. On finit par décider qu’on enverrait un messager au cardinal Bibbiena, son intime ami, pour le charger de graduer la nouvelle. Le messager arriva, un beau soir d’août, tandis que Castiglione était à souper, à discourir, joyeux ; — peut-être, cependant, avec cette nuance de mélancolie qui ne devait guère le quitter, puisqu’elle persiste au moment le plus heureux de sa vie, dans son portrait. Bibbiena, s’étant consulté avec le cardinal Rangone, décida de ne pas troubler cette soirée et ne remit à Castiglione qu’une lettre d’affaires du marquis Federico Gonzague. Le lendemain, seulement, les deux cardinaux, accompagnés du capitaine de la garde pontificale, Annibal Rangone, vinrent porter à Balthazar le triste message. La douleur de l’humaniste fut navrante. Et ces hommes, qui avaient vu tant de tragiques spectacles, le plus souvent les yeux secs, pleurèrent en le voyant pleurer, tant il est vrai que les événemens ne prennent toute leur amplitude d’impression sur nous qu’en passant par une âme humaine. Pour lui, il devait toujours porter le deuil de son court bonheur. Il errait dans Rome comme une âme en peine. Il finit par aller chercher des consolations auprès du Saint-Père. Il ne fut pas déçu. Le Pape l’invita à chasser à courre.

Il devait, enfin, dans les dernières années de sa vie, porter la mélancolie d’une ruine plus grande encore : celle de sa

  1. Serassi. Delle Lettere del Conte Baldassare Castiglione. Padova, 1769-1771.