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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/135

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Fidèles messagers, ils portent l’ambassade du cœur. Souvent, ils montrent la passion, qui est au dedans, avec une efficace plus grande que la langue propre, que les lettres ou autres messages, de manière que non seulement ils découvrent les pensées, mais souvent embrasent d’amour le cœur de la personne aimée. Car ces vifs esprits qui sortent par les yeux, pour être engendrés près le cœur, entrant pareillement dedans les yeux desquels ils tendent comme la flèche au but, naturellement pénètrent jusques au cœur, comme en leur demeure et, là, se confondent avec ces autres esprits et avec cette très subtile nature de sang qu’ils ont avec eux, infectent le sang proche du cœur où ils sont parvenus et le réchauffent et le font semblable à eux, propres à recevoir l’impression de l’image qu’ils ont portée quant à eux ; au moyen de quoi, allant peu à peu et retournant, ces messagers, par ce chemin des yeux au cœur, et reportant l’amorce et le fusil de beauté et de grâce, allument, par le vent du désir, ce feu qui est si ardent et ne cesse jamais de brûler…

Interrogeons-les donc pour pénétrer un peu plus avant dans cette âme. Leur réponse est fort mélancolique. Ils sont bienveillans, mais tristes ; clairs et baignés de lumière bleue, mais humides, comme lavés de larmes, trop tendres pour ne pas être blessés, en même temps qu’amusés, de tout ce qu’ils reflètent. Il nous faut donc chercher, dans cette vie, autre chose que les faits publics et les paroles officielles, les succès apparens, le masque envie de tous. Comparé à ses contemporains, Castiglione peut passer pour « un homme heureux ; » il n’a été ni assassiné, ni jeté dans un cul-de-basse-fosse, ni positivement exilé, ni ruiné par la guerre civile, ni attristé par beaucoup de pertes très proches et, au total, les causes qu’il a défendues ont fini par triompher, même de son vivant, — ce qui est le suprême bonheur pour l’homme d’action. Des ennemis, il en a eu juste assez pour se rendre à lui-même le témoignage qu’il ne passait point inaperçu des médians et des sots, — et ses amis étaient innombrables. Mais les choses prennent la couleur des âmes où elles tombent et comme on a dit qu’il n’y a pas de maladies, mais seulement des malades, on peut dire, en une certaine mesure, qu’il n’y a pas de malheur, il n’y a que des malheureux, — et Castiglione en était un. Il n’avait pas ce robuste scepticisme et cet énorme appétit du succès qui sauvaient l’Arétin, le gros majordome barbu que nous voyons en face de lui, dans les Noces de Cana. Le brillant de sa destinée ne l’empêchait point de ressentir toutes les douleurs qui passaient sur l’Italie, en ce terrible XVIe siècle où il vécut, et, malgré son égalité d’âme, on les devine çà et là.