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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/134

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arts ou sciences et ne consent point à s’amputer de toutes ses facultés, moins une, excite une incurable méfiance. Celui, au contraire, qu’on trouve obstinément fermé à toute notion étrangère à son métier, inspire aux bons esprits le respect qu’ont les Hindous pour le fakir. Car un spécialiste est comme un homme qui ne ferait qu’un geste, toujours le même. Quand on n’a plus besoin de ce geste, on n’a plus besoin de lui. Mis au milieu des autres hommes, aux mouvemens moins parfaits, mais plus variés, il leur fait l’effet d’un automate et, quoique supérieur en un point, il paraît, dans son humanité totale, inférieur. L’homme, au contraire, frotté de connaissances multiples, entraîné à des arts et à des sports divers, pouvant ainsi rendre, tour à tour, les différens services que la société attend de lui, a toujours été préféré par le « monde, » en même temps que prenant, tour à tour, les différentes attitudes que suggère l’âme humaine, il apparaît, aux amateurs d’âmes, plus « esthétique. » En Castiglione, on trouve un exemple parfait de cet homme sociable, celui à qui rien d’humain n’est étranger et qui doit être tel pour s’harmoniser avec son temps. Commander une impression aux Manuce et une armure aux Missaglia, régir une écurie de courses et dicter des sujets pour les fresques des Stanze, emmener cinquante lances à la guerre et composer le prologue d’une comédie, donner le plan d’un pigeonnier ou d’un décor de théâtre, déterrer, sous la Rome des Papes, la Rome des Empereurs, et puis s’en aller en mission à Londres ou à Madrid, — tout cela c’est, chez un homme de cette époque et de ce rang, non pas dilettantisme et passe-temps original, mais obligations de sa charge ou services requis de ses talens.

L’équilibre de ses traits ne nous trompe donc pas. Nous n’avons pas, devant nous, ce qu’on appelle communément un « grand homme, » parce qu’il n’y a rien en lui d’excessif, et que la grandeur ne paraît chez un homme, comme dans un édifice, que par quelque disproportion entre ses différentes parties. Mais nous avons un homme complet et faisant tout avec grâce, un modèle d’équilibre parmi des esprits fort instables et de suite dans des conjonctures fort embrouillées.

Pourtant, il y a, dans ce masque parfaitement ordonné, quelque chose qui attire plus que tout le reste : ce sont les yeux. Castiglione les croyait révélateurs du fond des êtres. Dans le Cortegiano, il leur dédie ce couplet :