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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/128

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au-dessus de tout, a trouvé ici son prototype. Si vous comparez cette tête à toutes celles qui l’entourent, dans ce Salon Carré et qui sont presque toutes admirables, vous sentirez la différence. Dans les autres, on sent une intention, une volonté, quelque chose d’effectué ou de conquis, une victoire éclatante sur la matière due au génie de l’homme. Ici, l’artiste a disparu pour nous laisser seuls avec son modèle, auquel il semble qu’il n’a rien donné, — que la vie.

Consultons-le donc comme nous ferions une figure vivante. Oublions l’art, pour chercher l’homme. Ce front magnifique, ces pommettes saillantes, ces yeux écartés, — l’œil droit un peu tiré vers la droite, — cette bouche parfaite, presque sensuelle, le crâne élevé un peu en son milieu, — ce qui est attesté par ses autres portraits, — et chauve, — ce qui est dissimulé dans celui-ci, — ce nez droit, ce teint clair, tout concourt à nous faire croire que nous avons devant les yeux un complet exemplaire de la plus saine humanité. Ce sont les traits caractéristiques de ce que les physionomistes du système planétaire appellent le Jupitérien du type heureux. Faut-il les croire ? « La beauté des fleurs, dit Castiglione, porte témoignage de la bonté des fruits, et la même chose intervient dans les corps, comme on le voit par les physionomistes qui, au moyen du visage, découvrent même les mœurs et parfois les pensées des hommes… » Ainsi, à mesure que son double naissait sous les doigts du peintre, il pensait qu’un nouveau trait de son signalement moral était envoyé à la postérité.

Un visage est une biographie écrite par la Nature. Le peintre, qui fait un portrait, transcrit cette biographie comme il ferait le texte d’une langue inconnue : il en recopie les signes, sans trop savoir ce qu’ils veulent dire. A nous de les déchiffrer. Assurément, notre science sur ce point n’est guère plus avancée que celle des peintres du XVIe siècle ; elle est bien faible et bien incomplète, ou, pour mieux dire, elle n’existe pas, mais, ici, le document est parfait. Ce portrait de Castiglione est un livre ouvert. Chaque passant y lit, sans un instant d’hésitation, les mêmes choses : une âme mesurée, bienveillante et fidèle, une sensibilité sereine, la mélancolie des êtres trop bons que l’injustice indéfiniment étonne, de l’élévation sans rien d’austère, ni de mystique, de la volonté sans rien de tendu. Se trompe-t-il ? La vie de Castiglione va nous le dire.