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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/125

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quittée pour s’en aller inventer des engins de guerre, d’hydraulique ou d’aviation. Il serait curieux de savoir ce que Castiglione pense de l’auteur de cette Joconde qu’il remplace ; — mais nous le savons ! Ecoutons-le : « Un autre des premiers peintres du monde méprise cet art où il est très singulier et s’applique à étudier la philosophie, dans laquelle il a de si étranges conceptions et de si nouvelles chimères que, même avec toute sa peinture, il ne saurait les représenter [1] !… » Ce mot mesure toute la distance qui sépare Castiglione de Léonard.

De Raphaël, au contraire, tout le rapproche. D’abord, la vie. Balthazar Castiglione, quoique Mantouan de naissance, a passé les plus belles années de sa jeunesse a la cour d’Urbino, près du duc Guidobaldo et d’Elisabetta Gonzague, et il y a vu grandir le jeune maître et guetté son premier essor. Il l’a retrouvé à Rome, et tous les deux, jeunes, beaux, aimables, sociables, fous de l’antiquité, liés par les souvenirs des premiers succès, les voilà qui courent la ville éternelle, déterrant les marbres, relevant le plan de la cité impériale, scrutant Vitruve. Ensemble, ils rédigent un rapport à Léon X sur les mesures à prendre pour sauver ce qui reste de la Rome antique. Sans cesse aux côtés du peintre, l’humaniste le conseille, l’éclairé et, lorsqu’il n’est pas là, Raphaël éprouve qu’il lui manque un peu de lumière. C’est à lui qu’il adresse la lettre fameuse, tant de fois citée, sur une « certaine idée » qu’il a dans l’esprit touchant la beauté. « Je vous dirai que si je veux peindre une belle femme, il faut que j’en voie plusieurs et que je vous aie près de moi pour choisir la plus belle… » Lorsque Raphaël le quitte pour toujours, Castiglione a l’impression d’un immense vide. La première fois qu’il revient à Rome, après la mort de son ami, il écrit à sa mère, le 20 juillet 1520 : « Je vais bien, mais il ne me semble pas que je sois à Rome, puisque mon pauvre Raphaël n’y est plus… »

Ce n’est pas seulement la vie qui les rapproche : ce sont les idées. En ce temps-là, comme aujourd’hui, il y avait une lutte sourde entre ces deux ennemis nés, le peintre et le modèle, chacun poursuivant un but di Itèrent et ayant besoin de l’autre

  1. « Un’ altro de’ primi pittori del mondo sprezza quell’ arte dove è rarissimo, ed essi posto ad imparar filosofia ; nella quale la cosi strani coucetti e nove chimere, che esso con tutta la sua pittura non sapria depingerle. »
    Il Cortefjiano, libro secondo XXXIX.