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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/124

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seigneur, je pense qu’après m’avoir envoyé une lettre, le 13 février, vous ne m’avez plus écrit avant la bataille qui a eu lieu le 24. Ainsi, la glorieuse main qui venait de tracer ces lignes pour mon plaisir, bientôt après a participé à cette fameuse victoire qui a rejeté dans l’ombre toutes les autres… » Un peu plus loin, il y a beaucoup de chances pour que ce seigneur amoureux, qui multiplie les beautés de sa maîtresse en la mettant entre deux miroirs, soit son maître le marquis Federico Gonzague [1], à qui, justement, il écrivait un jour : « L’ambassadeur de France, Saint-Marceau, a été dire au Pape que Votre Excellence est jeune et inexpérimentée et adonnée aux plaisirs ; » — ce que le marquis n’a pu nier si cette lettre lui est parvenue au moment où il se faisait peindre, ainsi, par le Titien.

Ses amis sont donc là, figurés par les plus grands maîtres de la Renaissance, qu’il a tous aimés eux aussi et admirés, sans distinction d’école : « Des choses bien diverses peuvent plaire également à nos yeux, tellement il est difficile de dire lesquelles plaisent le plus, dit-il, dans le Cortegiano. Voici que, dans la peinture, sont très excellens Léonard de Vinci, Mantegna, Raphaël, George de Castelfranco (Giorgione) ; néanmoins, tous sont très différons les uns des autres, de sorte qu’il ne semble pas, qu’à aucun d’eux, il manque quoi que ce soit dans sa manière, puisqu’on reconnaît que chacun est parfait dans son style… »

Enfin, c’est une chance pour lui que de revivre par la main de Raphaël. Des artistes qu’il vient de citer, c’est assurément celui qui pouvait le mieux le comprendre et nous le faire comprendre. Le divin Léonard n’y eût pas été propre du tout. Léonard, c’est le rêve inquiet, l’art qui change et qui se cherche, l’esprit nouveau qui brise les cadres, ouvre les ailes ; c’est l’âme qui doute et se perd dans le mystère. Raphaël, c’est l’art fixé, la perfection simple dans des limites franchement acceptées, l’art qui ne cherche rien, qui ne promet rien : — qui tient. Regardez ce portrait : la pensée n’est sollicitée par rien d’autre que par son objet immédiat, le fond est fermé. L’homme qui fit cela ne douta point de la peinture. Il ne l’eût jamais

  1. C’est à M. Louis Hourticq (Revue de l’Art ancien et moderne, 10 août l912) qu’on doit cette identification, ou, du moins, cette hypothèse, qui est très vraisemblable. Dans une étude ingénieuse et brillante sur quelques œuvres du Titien au Louvre, il refuse de voir, dans le groupe fameux du Salon Carré, Alphonse d’Este et Laura Dianti et donne de bonnes raisons pour y reconnaître Federico Gonzague, le fils d’Isabelle d’Este, et sa maîtresse Isabella Boschetti.