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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/11

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toute son énergie. « Ses tendances, écrit Soulavie [1], le portaient cependant vers les patriotes américains, mais ses projets de réforme en France dominaient tout, et il sentait qu’il ne pourrait les exécuter pendant une guerre. » Dans un mémoire sur les finances, daté d’avril 1716, quelques semaines avant sa chute, il revenait sur cette question et exprimait son sentiment en ces termes catégoriques [2] : « Il faut éviter la guerre comme le plus grand des malheurs, parce qu’elle rendrait impossible, pour longtemps et peut-être pour toujours, une réforme. En faisant aujourd’hui prématurément usage de nos forces, nous risquerions d’éterniser notre faiblesse. »

Necker, pour des raisons pareilles, partageait au fond cet avis. « Il pensait, dit son petit-fils [3], qu’aucun succès ne pouvait être mis en balance avec les avantages que la paix procurerait à la France. » Maurepas le fortifiait dans ces dispositions, moins par des motifs politiques que par répugnance personnelle à troubler, par une entreprise aussi aventureuse, la tranquillité de ses vieux jours. Il agissait donc sur le Roi dans le sens pacifique et le trouvait docile. Louis XVI était pourtant, par atavisme et par instinct, plutôt hostile à l’Angleterre. L’anglomanie qui sévissait dans les premiers temps de son règne, l’introduction chez nous des modes et des mœurs britanniques, lui inspiraient une sorte d’impatience, qui se traduisait quelquefois par d’assez rudes coups de boutoir. A Lauzun qui, en sa présence, vantait avec excès, au détriment des habitudes françaises, celles de nos voisins d’outre-Manche, il répondait un jour avec un dépit agacé : « Monsieur, quand on aime autant les Anglais, on doit aller s’établir chez eux et les servir ! » Mais son caractère débonnaire et ses tendances humanitaires l’emportaient, en cette occasion, sur ses antipathies, le détournaient de toute politique agressive, de tout coup de force audacieux. Aussi résista-t-il longtemps à l’idée d’un conflit armé. Et quand, enfin, il dut céder à la pression des circonstances, il ne le fit qu’à contre-cœur et avec une secrète souffrance. Jusque dans la déclaration où il annoncera publiquement l’ouverture des hostilités, il évitera, remarqua-t-on, d’inscrire le mot de guerre, comme si ce mot brûlait sa plume. En marge d’un mémoire où Vergennes

  1. Mémoires sur le règne de Louis XVI.
  2. Document cité par Soulavie. Ibidem.
  3. Notice sur M. Necker, par Auguste de Staël.