Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 60.djvu/408

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

finit, après bien des hésitations, par s’approcher du buffet, saisit un verre, se trouble, et, sa terrible myopie aidant, brise force cristaux et carafons : là-dessus il s’enfuit, et, n’ayant point de pardessus, va manger une soupe de trois sons aux halles. Quelle variante du supplice de Tantale !

Le début de Madeleine (15 octobre 1850) eut autant d’éclat que celui de Georges, un demi-siècle avant ; Rachel en conçut quelque humeur. Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor, Jules Janin, Arsène Houssaye, tiraient en son honneur leurs feux d’artifice des grandes fêtes, tout Paris pour Madeleine avait les yeux de… Delaunay qui l’adora, voulut l’épouser, et n’obtint que l’amitié[1]. Le fait est qu’elle était radieusement belle, qu’elle avait le sourire, le charme de sa beauté, et semblait une duchesse descendue d’un portrait de Le Brun. « Sa main, affirme Paul de Saint-Victor, pourra lancer ce geste d’éventail de Célimène, qui est le coup d’Etat de la coquetterie dramatique, ou se jouer avec une langueur fiévreuse dans les cheveux de Chérubin agenouillé… A l’impérieuse élégance de sa démarche, au port d’orgueil et de grâce de sa tête, à la coquetterie altière de son geste, on reconnaît tout de suite une de ces figures sculptées pour le regard de la foule, pour les perspectives idéales du théâtre, pour les fières et suaves attitudes de l’amour et de la passion. » — Mais, emportée par la beauté de la vie dans le tourbillon d’Éros, n’ayant pas la forte volonté qui met en valeur les dons naturels, un peu indolente pour tout dire, Madeleine laissa des rivales, Arnould-Plessy, Favart, s’emparer de la scène et du public. Bref, elle n’a pas rempli tout son mérite, sauf dans les comédies de Musset et quelques rôles, ceux par exemple d’Elmire, Alcmène, la marquise de Villemer, la duchesse de Réville ; encore avait-elle commencé par refuser de jouer dans ce Monde où l’on s’ennuie, un des plus grands et des plus légitimes succès du théâtre au XIXe siècle ; elle ne voulait pas les restes de Plessy. Il lui manqua le diable au corps, ce coquinisme des grandes artistes qui, selon le mot de Monselet, fait craquer les rôles, oublie les camarades, la scène, et va plus haut que le sociétariat, « cet Institut des artistes dramatiques. »

  1. Aussi Suzanne écrivit-elle ces mots au bas du portrait qu’elle offrit à Delaunay : A l’idéal des gendres, sa vieille admiratrice et belle-mère manquée. Suzanne, qui arrive en 1807 et part en 1887, eut quatre filles : l’aînée Augustine Brohan, née en 1824, — la cadette Madeleine, en 1833.