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lui-même. Car pour lui, il faut ajouter que la peur d’échouer tempérait toujours son audace, et qu’il ne lui plaisait d’innover qu’à coup sûr.

Ce qu’ils ont surtout très bien vu, c’est le pathétique nouveau, qui se dégageait du mélange ou de la combinaison de tous ces élémens, pathétique d’une espèce ou d’un titre inférieur à celui de Racine ou de Corneille, mais nouveau, c’est tout dire, et d’un emploi légitime, puisqu’il est d’un effet toujours sûr et toujours puissant. Car, comme elles sont parties de là, c’est bien là qu’aboutissent les innovations de Voltaire, à la constitution d’un nouveau pathétique. Grâce aux moyens que nous venons de dire, en nous intéressant plus directement à ses personnages, il a su toucher dans les cœurs quelques fibres que ses illustres prédécesseurs avaient oublié ou dédaigné d’y toucher. Oui, ce railleur, ce cynique a connu l’art de remuer la compassion, et de la remuer assez profondément pour que


Jamais Iphigénie en Aulide immolée


n’ait fait couler autant de larmes que Mme Gaussin sous les traits de Zaïre ou la superbe Clairon sous ceux d’Aménaïde. Non pas que ses héroïnes soient plus vraies ; elles le sont même beaucoup moins ; elles sont surtout moins caractérisées, d’un trait moins énergique, moins sûr et moins profond. Peut-être même faudrait-il dire qu’elles ne tiennent pas un vrai rôle, et qu’elles remplissent plutôt un emploi : celui de l’amour et de l’innocence injustement persécutés. Mais, on ne peut pas non plus le nier, elles sont fortes de leur faiblesse, et nous sympathisons avec elles d’autant plus étroitement qu’elles sont plus désarmées contre les coups du sort. Là est l’originalité de Voltaire, et là son vrai titre de gloire. Non seulement aux lecteurs des Lettres persanes, mais à ceux de ses propres contes, aux lecteurs de ses pamphlets, aux lectrices de la Pucelle, il a su tirer de vrais pleurs. En opposant sur la scène la voix de l’humanité aux cruautés de la politique et le cri de la nature aux exigences du fanatisme, outre qu’il rendait littéraires des moyens d’émotion qui ne l’étaient pas jusqu’à lui, il a donné conscience à son siècle d’une part au moins de l’œuvre qu’il devait accomplir. Son théâtre a enseigné la compassion et la pitié, le respect de la vie humaine, l’horreur du sang, la tolérance et la justice. Et il s’est trouvé, par surcroît, qu’en nous donnant ces leçons, ses