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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/952

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ce peuple qu’elle s’apprêtait à gouverner. « Certes, elle avait à cœur le pays de ses enfans : mais elle le voyait du dehors, comme une intruse dont les yeux perçoivent impitoyablement jusqu’aux moindres taches, et non pas avec la tendre partialité de l’autochtone, qui a sucé avec le lait maternel l’amour de sa mère patrie. Et lorsque sont venues les grandes journées de la lutte nationale, et, que du sein ensanglanté de l’Allemagne est sorti le jeune empire, Victoria a cru que ce nouveau-né devait, lui aussi, être élevé d’après les recettes consacrées de la pédagogie anglaise… Comme la plupart des femmes, elle était absolument incapable de comprendre la nécessité d’une évolution organique : pourquoi ne pas prendre les bonnes choses là où on les trouvait, pourquoi ne pas importer en Allemagne ce qui s’était montré utile en Angleterre ? » Et d’autant plus ardemment, cette femme, — « d’une intelligence politique exceptionnelle, » — aspirait à régner. Sûre de la fidèle obéissance de son mari, elle avait hâte d’exercer un pouvoir qui lui permettrait de transformer à son gré la société et toute l’âme allemandes. « Pendant trente ans, sans une heure de fatigue ni de relâche, elle a désiré le trône, qui devait réaliser son plan, elle s’est tenue prête pour l’instant que la destinée ne pouvait manquer de lui tenir en réserve. Et, d’année en année, à mesure que croissait son impatience, grandissait aussi son mécontentement des progrès accomplis par d’autres, sous ses yeux : jusqu’au jour où la politique du vieux Guillaume et de Bismarck lui est devenue tout à fait odieuse. » Hélas ! lorsque l’instant attendu est enfin arrivé, tous les efforts du médecin anglais qu’elle avait appelé auprès du nouvel empereur n’ont pas réussi à empêcher l’écroulement définitif de son ambition « civilisatrice. » Et M. Harden, après lui avoir dûment reproché son opposition de naguère à l’œuvre politique du chancelier, ne peut se défendre d’éprouver pour elle une compassion qui, cette fois encore, revêt chez lui la forme invariable sous laquelle se traduisent tous ses sentimens : il nous assure, en manière d’épilogue, que le prince de Bismarck, durant sa retraite, avait pardonné à l’impératrice Frédéric tous les torts qu’elle avait pu avoir envers lui, et ne refusait pas de la plaindre, et volontiers « s’exprimait sur elle en termes amicaux. »


T. DE WYZEWA.