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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/945

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doctrine positive, en s’opposant à colles de ses adversaires. Mais tandis que l’auteur des Lettres de Paris s’efforçait vainement de revêtir sa pensée d’une langue originale, et ne maniait son ironie même qu’avec une lourdeur pédantesque, c’est à l’école du poète Henri Heine que M. Harden s’est, de plus en plus, pénétré de la nécessité d’un style accommodé à la nature propre des sujets qu’il voulait traiter, — d’un style dont le rythme seul évoquât déjà en nous l’odeur de la poudre, en même temps que son allure dégagée et altière nous révélait toute l’indifférence dédaigneuse de l’auteur à l’égard des misérables ennemis qu’atteignaient ses coups. Non pas, d’ailleurs, que la raillerie de M. Harden ressemble aucunement à celle de l’auteur des Reisebilder, ni en vérité que tout son appareil favori d’images lyriques réussisse jamais à élever son style au-dessus du niveau de la simple prose : mais avec infiniment moins de grâce et d’esprit « parisiens, » ce style du pamphlétaire berlinois nous séduit par un mélange continuel de précision pittoresque et de verve méchante, qui rappelle irrésistiblement la manière de Heine. Après quoi, il va sans dire que maints autres prosateurs et poètes allemands ou étrangers, depuis Gœthe et Voltaire jusqu’à Carlyle et à Nietzsche, ont également laissé leur trace dans les idées et la langue d’un journaliste quo parait avoir hanté, de tout temps, un très vif souci de perfection littéraire : d’où résulte pour nous une œuvre non moins intéressante sous le rapport de la forme que sous celui du fond, et à coup sûr la plus éloignée de l’esprit allemand, elle aussi, que l’on puisse rêver, mais dont les deux élémens les plus individuels sont toujours sa force foncièrement u subversive » et la même moue d’invincible mépris qui déjà m’était apparue, il y a vingt ans, sur les fines lèvres rasées du jeune accusateur de M. Paul Lindau.


Un tempérament de ce genre se trouvait naturellement prédestiné à figurer au premier plan d’une presse d’ « opposition. » Suivant l’exemple de Louis Bœrne et d’Henri Heine, dont l’ardeur belliqueuse semblait revivre en lui, on pouvait croire que M. Harden offrirait d’emblée ses précieux services au parti qui représente désormais l’équivalent de l’ancien « libéralisme » radical de 1830 ; et le fait est que les socialistes allemands, malgré toute l’énorme part qui revient, dans le succès ininterrompu de leur cause, à l’appui d’orateurs et de journalistes sortis de la même race que M. Harden, n’ont encore trouvé personne, depuis le temps lointain de Lassalle, qui se puisse