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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/875

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justice et de liberté, s’était mêlé aux patriotes insurgés pour livrer l’assaut au repaire des soudards germaniques. C’est, au-dessous, dans ces ruelles étranglées, sur ces plates-formes spacieuses, en comparant les taudis infects des prolétaires et les logis fastueux des prélats et des marchands, qu’il s’était senti ému et révolté par l’inégalité des destinées humaines, qu’il avait conçu le dégoût des vanités du monde et l’horreur des injustices sociales. C’est en priant dans l’ombre de ces vieilles églises, Saint-Rufin, Saint-Pierre, Saint-Damien, qu’il avait entendu les premiers appels d’en haut. C’est sur cette terrasse, près de cette vieille porte, qu’à la suite d’une longue maladie, se traînant sur ses béquilles de convalescent, il était venu s’asseoir, et qu’en contemplant l’horizon lumineux de l’immense vallée verdoyante où le Topino déroule avec lenteur les anneaux serpentins de ses eaux claires, l’enfant prodigue, le viveur frivole, avait senti son indicible admiration pour la nature troublée, agrandie, transformée par une immense pitié pour les créatures et par le besoin d’un idéal de vie, terrestre et supra-terrestre, supérieur à celui du monde violent, avide, orgueilleux, dont les vices le dégoûtaient.

Puis enfin, lorsque la douceur de sa parole, l’héroïsme de ses actes, la sincérité de sa foi eurent rallumé, dans les âmes inertes ou corrompues, une flamme d’amour et d’espérance, aussi pure, aussi active que celle dont avaient brûlé, douze siècles auparavant, les premiers apôtres de Jésus, ne fut-ce pas l’édification rapide de cette basilique majestueuse sur sa tombe encore fraîche qui prouva, aux yeux de tous, la vitalité de ses doctrines et l’étendue de son prestige ? Ne sont-ce pas aussi les masses imposantes de ces murailles cyclopéennes, dressées, pour la soutenir, par ses successeurs, qui témoignent de la fermeté résolue et de l’opiniâtreté vigoureuse avec laquelle l’Eglise orthodoxe voulut et sut adapter à ses traditions et à ses besoins les libres inspirations du candide réformateur ?

Ah ! certes, le pieux mendiant, le Poverello, si humble, si modeste, si constamment, si éloquemment ennemi de tous les superflus et de tous les luxes, n’avait point prévu, pour sa mémoire, de pareils honneurs. Il ne les eût même acceptés à aucun prix. Lorsque le Frère Léon, son dernier garde-malade, son secrétaire et confident, sa « petite brebis du bon Dieu, » brisa de ses mains la vasque de marbre placée par Frère Elie près