Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/785

Cette page n’a pas encore été corrigée


l’Essai sur les mœurs. Le style est grave, sentencieux, un peu monotone et souvent déclamatoire. Cette œuvre de jeunesse manque totalement d’originalité véritable. En la vouant à l’oubli, Joubert ne nous a point dérobé un chef-d’œuvre.

L’apprenti philosophe se retrouve encore, quoique à un moindre degré, dans le Précis historique sur Cromwell. Le ton y est moins déclamatoire ; l’auteur a fait un visible effort d’objectivité et d’impartialité ; et en dépit de son peu de goût pour les tyrans, pour Louis XIV en particulier, « que la ruine éclatante de ses peuples a fait surnommer Grand, » en dépit même du « républicanisme » qu’il affecte en plusieurs endroits [1], il ne peut s’empêcher d’éprouver et d’exprimer une plus vive sympathie pour le malheureux Charles Ier que pour son impitoyable meurtrier. On peut même trouver que sa « psychologie » de Cromwell est un peu sommaire et simpliste : le Protecteur n’est guère pour lui que l’« hypocrite raffiné » dont a parlé Bossuet, « le grand Bossuet, » à qui, du reste, il emprunte son épigraphe. Enfin, son rationalisme est toujours aussi pur, mais il s’étale moins, et il semble moins intransigeant qu’autrefois. Certes, le « fanatisme » est toujours l’objet de son mépris et de sa haine ; mais il paraît disposé à ne plus le confondre avec la religion bien comprise. « La Religion, toujours féroce lorsqu’elle n’est pas éclairée, » dira-t-il, par exemple ; et en parlant du christianisme, il l’appellera « la religion la plus sainte et la plus amie de la paix. » Voici les dernières lignes de cet opuscule qui, plus fermement écrit, plus habilement composé que le précédent, est encore loin d’être un chef-d’œuvre ; elles en indiquent assez bien l’esprit général. Il s’agit de la statue élevée sur la place de Whitehall à la mémoire du roi décapité : « C’est au pied de ce monument que l’homme sensible vient s’attendrir, que le philosophe doit apprécier les grandeurs humaines, et que les peuples pourraient inscrire cette sentence frappante que rappelaient au grand Bossuet les malheurs mêmes de Charles Ier : Erudimini qui judicatis terram… » Le « grand Bossuet » tirait de là des leçons plus chrétiennes ; mais sept ans plus tôt, Joubert eût-il daigné le nommer et invoquer, son autorité ?

C’est à peu près du même temps que date la première lettre qui nous ait été conservée de Joubert. Elle est charmante, et lui

  1. « La France (à l’époque de la Fronde) n’était pas mûre encore et manquait de lumière pour s’emparer de ses droits (p. 95). »