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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/671

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donner ce livre à la petite école où ils ont appris à lire, nous aurions vi(e de beaux et charmans ouvrages, peut-être même quelques chefs-d’œuvre exquis.

Ce seront des romans, nie dira-t-on. Le reproche ne me touche guère. Oui, ce seront des romans, facilités et comme justifiés par l’évolution même des études historiques qui cherchent derrière les événemens politiques la vie sociale, familiale, individuelle. L’enseignement actuel ne donne rien, je l’ai constaté bien souvent et d’autres l’ont constaté comme moi. Le roman historique du village réussira mieux, car la valeur éducative du roman historique est incontestable. On voit des vieillards, autrefois lauréats du concours en histoire, qui, pris par les affaires et éloignés des livres, ne savent plus rien de précis sur le règne des derniers Valois, mais gardent de celle époque une image vivante, grâce aux récits endiablés de Dumas, qu’ils cachaient sous leur pupitre. Le temps a eu raison dans leur mémoire des livres de Henri Martin et de Victor Duruy ; il n’a rien pu contre les Quarante-Cinq et la Reine Margot.

Je suis sûr que nos petits paysans s’intéresseraient beaucoup à ces récits ; ceux qui plus tard iraient au collège n’en seraient pas plus mauvais élèves en histoire ; quelques-uns peut-être y puiseraient le goût définitif des études historiques. Certaines vocations viennent de loin et naissent de bonne heure : il serait piquant que les Lavisse de l’avenir dussent quelques brillans collaborateurs à l’humble méthode d’enseignement que je propose pour la petite école du village gascon.

Cette méthode, pour le dire en passant puisque nous sommes dans un temps où malheureusement tout est mis en cause, est aussi une bonne culture du patriotisme. On a dit que l’idée de patrie échappe au conscrit à cause de son abstraction : rendons-lui cette idée saisissable avec des contours précis et familiers, vivante et doucement mêlée à toutes les intimités de son âme sous la forme du village, qui là-bas dans la vallée égrène ses maisons derrière un rideau de peupliers, ou qui se détache en relief sur la croupe chauve d’une colline, avec la petite place sur laquelle il a échangé ses premiers sermens, et le champ entouré d’un mur, signalé de loin par trois ou quatre cyprès, où vont dormir un à un, sous la garde des petites croix, tous les vieux de la famille.