Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/663

Cette page n’a pas encore été corrigée


4° Il ne sait pas comment son village se rattache au reste de la France et à son histoire, il ne sait pas, il ne sent pas que ce village a contribué à faire cette histoire.

Certes, je ne dirai pas que l’école est la seule cause de cette mentalité, car l’enfant n’échappe à aucune des ambiances qui le travaillent à son insu, mais je crois qu’elle en est la principale. Elle la favorise, et la développe par son enseignement général, intellectuel, trop intellectuel et d’ailleurs le même pour toute la France. Elle regarde ce petit Gascon comme un Français quelconque, presque comme un écolier abstrait, au lieu de le voir tel qu’il est, planté et vivant dans son milieu, ayant derrière lui vingt générations de laboureurs, poussant sur mille racines qui plongent dans un atavisme déterminé. Elle le traite comme les petits-Parisiens de la rue Montmartre, qu’attendent les métiers les plus divers, les Picards de la plaine de Lens, qui seront des mineurs, les Bretons de Douarnenez, qui seront des marins, les Lyonnais de la Croix-Rousse, qui seront des canuts. De cinq à treize ans, elle cherche à donner à l’enfant des clartés de tout, elle le transporte à Paris, à Rome, à Athènes, en Amérique, elle le tire du milieu où il est né et où il doit vivre, elle fait émigrer son jeune cerveau.

Il se peut qu’ailleurs l’influence de l’école soit moins fâcheuse ; il faut, ici encore, tenir compte de la race, comme je l’ai fait pour la bourgeoisie. Ces jeunes paysans sont eux aussi des Gallo-Romains, à l’esprit clair et précis, à la parole facile, à l’imagination ardente, sensibles aux beaux récits, point rêveurs, point mystiques. L’enseignement, tel qu’il est, produit chez eux des résultats que nous avons bien souvent constatés : plus l’enfant se montre bon écolier, plus il profite des leçons, plus « il apprend », comme on dit, plus il enlève brillamment le certificat d’études, et moins il aura d’enthousiasme pour la charrue. Et, — ceci est un fait bien connu, — s’il s’attarde à l’école après treize ans, sa vocation agricole court de grands dangers.

Cet enseignement développe l’intelligence, la raison, le jugement, le bon sens, sans négliger, — je le veux bien, — la sensibilité et la volonté ; mais il laisse en dehors de son action cette partie de l’âme qui offre le plus de prise à l’effort éducatif, toute cette région, qui, échappant à la pleine lumière de la conscience, renferme à l’état obscur les mystérieux liens qui