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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/498

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Jean de Chatillon, en canoniste expérimenté, la met en présence de la plus grave conséquence de son système : — « Une révélation, qui serait faite par Dieu, doit toujours conduire à l’obéissance envers les supérieurs, envers l’Eglise, jamais à la désobéissance ; celui qui méprise l’Eglise méprise Dieu, celui qui écoute l’Eglise écoute Dieu. » (Le tout est de savoir si ces clercs représentent l’Eglise.) Le tribunal sent-il sa faiblesse sur ce point ? A la fin de l’admonestation, le savant clerc fait un pas de plus. — « Si vous ne voulez pas croire à l’Eglise et à l’article du Credo : L’Église, une, sainte, catholique, vous serez déclarée hérétique et, par d’autres juges, punie de la peine du feu. »

On fait appel à sa haute raison, on met à l’épreuve son courage. Elle ne se laisse pas ébranler : — « Je ne vous dirai pas autre chose, et si je voyais le feu, je dirais ce que je vous dis et n’en ferais autre chose. » — « Si un concile général, c’est-à-dire notre Saint-Père le Pape, les cardinaux, les évêques, etc., étaient ici, ne voudriez-vous point vous en rapporter et vous soumettre à ce sacré concile ? » — « Vous ne tirerez rien autre chose de moi, là-dessus. » — « Voulez-vous vous soumettre à notre Saint-Père le Pape ? » La question est audacieuse, les juges étant décidés à ne pas tenir compte d’un tel appel. Ils ne prévoient pas la réponse si habile de Jeanne, déclinant une fois de plus la compétence du tribunal : « Menez-m’y, je lui répondrai. »

Elle a demandé, en débutant, pourquoi on n’a pas fait siéger au tribunal des clercs de son parti. On lui propose, maintenant, de les faire venir. Mais elle, toujours avec la même prudence et, d’une parole qui explique tout : « Baillez-moi un messager et je leur écrirai ce que je pense de tout ce procès que vous nie faites là. » A une nouvelle insistance : — « Dites-nous une raison, une seule qui vous fasse refuser de vous en rapporter à l’Eglise ? » elle ne répond que par le silence… Ils ne veulent pas comprendre. Mais elle ne veut pas céder.

Le 9 mai, on la met en face des instrumens de torture. Elle ne s’émeut pas : — « Si vous disais-je quelque chose, après dirais-je toujours que vous me l’auriez fait dire par force. » Les juges sont démontés par « sa volonté si énergique ment manifestée, » par son « endurcissement. » Ils n’insistent pas et ne la soumettent pas à ces cruelles et inutiles épreuves.

C’est alors que les douze articles sont adressés, pour consultation, à l’Université de Paris. La décision est connue d’avance.