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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/471

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peu au hasard entre des centaines d’observations du même genre, — voici de quelle façon Théodore Fontane, le 27 mai 1891, appréciait la société et les mœurs nouvelles de son pays :

Vous me dites, — écrivait-il à un vieil ami, — que « le monde n’a jamais été aussi pauvre en idéal. » Cette vérité s’impose à moi avec une évidence de plus en plus forte, et chaque jour m’en offre de nouvelles preuves, qui accroissent mon malaise jusqu’à le transformer en réelle angoisse. A quoi j’ajouterai que je n’ai jamais appartenu ni n’appartiens encore aux apologistes attitrés du passé. Le temps où s’est écoulée ma jeunesse n’a point manqué, lui aussi, d’être mauvais sous bien des rapports. La rudesse de ce temps, par exemple, a dorénavant disparu, — hélas ! pas encore autant qu’on le désirerait. Mais tout en reconnaissant ce progrès, je dois bien reconnaître aussi qu’il s’est arrêté à mi-chemin, dans ce que j’appellerais la station ou l’étape de la « Superficialité. » Toutes choses, désormais, ne sont plus employées qu’au service du superficiel. Au premier coup d’œil, cela nous apparaît comme un avantage : mais, dès que l’on observe d’un peu plus près, on découvre partout une domination souveraine du superficiel qui ne laisse pas de s’accompagner d’une certaine part d’abrutissement. Notre société tout entière, y compris même le parti socialiste, s’est élevée jusqu’à un certain niveau de bourgeoisie, trop souvent escorté d’une hideuse vanité de parvenu ; mais pour ce qui est de l’accomplissement de la seconde moitié de la route, c’est-à-dire de la montée jusqu’à l’aristocratie, — je veux parler, naturellement, de la vraie, où l’argent s’emploierait à de tout autres fins qu’à la consommation de bière et de beefsteaks, — de ce progrès-là nous sommes aujourd’hui bien plus éloignés qu’autrefois, bien plus éloignés que dans ce temps misérable du règne de Frédéric-Guillaume III, où il y avait des milliers de manifestations individuelles très hautes et très nobles, notamment parmi les gentilshommes, et les professeurs, et parmi le clergé, — des manifestations dont on chercherait vainement l’équivalent aujourd’hui.

Cette tristesse et ce découragement grandissans, la correspondance nouvelle de Fontane nous apprend aussi à quel étrange motif il convient surtout de les attribuer. Au plus fort de sa gloire, le vieux chef d’école malgré lui a conscience d’être l’objet, — j’allais presque dire : la victime, — d’un malentendu ; il est profondément convaincu de ne point mériter les hommages que lui décernent ses jeunes « disciples, » de ne pouvoir jamais être compris de ceux-ci ni les comprendre lui-même, appartenant à une race littéraire infiniment éloignée de la leur. Les romans où ces jeunes gens ont cru voir la réalisation d’un programme « naturaliste » suivant leurs vœux, Fontane ne peut pas oublier qu’il les a écrits d’après son ancien idéal classique, et simplement pour exprimer l’un des multiples aspects de son riche et complexe tempérament personnel, tandis qu’il y a en lui bien d’autres