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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/458

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Tout cela est juste, à condition d’être présenté avec toute sorte de réserves et de nuances. On peut ici se lier à la prudence de M. Jules Lemaître, et je lui sais gré, après nous avoir entretenus du « pacifisme » de Fénelon, d’avoir soigneusement indiqué le correctif. C’est d’abord qu’à cette époque la France étant la nation la plus nombreuse et la plus forte d’Europe, pouvait imposer sa paix. Ensuite Fénelon pacifiste, mais gentilhomme, descendant, neveu, oncle et cousin de soldats, ne s’en indignait pas moins, dans une lettre à sa cousine de Laval, qu’un sien petit cousin, à vingt ans, ne fût pas encore aux armées du Roi.

Pour ce qui est du Télémaque, il m’a toujours paru l’un des modèles les plus achevés qu’il y ait du genre faux. C’est un poème, une suite ou une branche de l’Odyssée, et il est en prose, comme le sera cet autre poème en prose, son rival dans l’ordre composite, les Martyrs de Chateaubriand. C’est un récit mythologique et il est tout entier pénétré de sentimens chrétiens. C’est l’œuvre d’un prêtre catholique et celui-ci, pour recommander la morale chrétienne, ne trouve rien de mieux que d’en confier l’enseignement aux divinités païennes. C’est un récit de la vie antique et tout y porte la marque moderne. Toutes les antithèses s’y rencontrent avec tous les anachronismes. Mais ce que je trouve encore de plus étrange dans cet étrange roman, c’est que ce soit un roman d’éducation. Il est destiné à mettre en garde un jeune homme contre toutes les séductions de la passion, et, dès les premières lignes, la passion y parle le langage le plus touchant : l’amour s’insinue par le moyen de la tristesse et de la rêverie mélancolique. Grâce à Calypso et à ses nymphes, voilà notre jouvenceau de plain-pied dans l’appartement des femmes, où il y a des chances pour qu’il se plaise plus qu’à l’entretien de Mentor. L’Emile de ce roman d’éducation est un prince ; il est appelé à régner quelque jour sur la France, — et on lui apprend à légiférer pour Salente ! Mais apparemment ce romanesque lui-même, cette sentimentalité, partout répandue, cet optimisme souriant, cette couleur factice d’une antiquité conventionnelle, lui prêtent un prestige qui survit au culte même de l’antiquité et au souci de la morale chrétienne. Je me souviens d’avoir naguère fait partie d’une commission officielle qui siégeait au Ministère de l’Instruction publique, pour rédiger le programme des livres à mettre dans les mains de nos écoliers. Je proposai qu’on rayât le Télémaque. J’eusse mieux fait de me taire : le roman de Fénelon fut inscrit au programme de deux classes au lieu d’une.

Après cela, rien de plus aisé que de montrer comment le pur amour