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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/415

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années révolues l’enveloppait déjà, tissant des voiles autour d’elle. Elle chantonne parfois des airs anciens, des couplets de romance, et cette voix qui vient de si loin me fait pleurer. Puis, une somnolence, et au réveil, tout s’embrouille, les années, les mois, les heures. Est-il soir ou matin, est-ce le jour qui Huit ou qui commence ? Tout flotte. Hier, elle a commandé d’acheter des bonbons, se croyant à la veille du jour de l’an. Le changement de siècle aussi l’embrouille et elle déclare que les saisons sont changées, que la planète ne tourne plus comme il faut. Puis la raison revient, la mémoire et la tristesse. Voilà où nous en sommes, ma pauvre amie. Et cette figure qui change tous les jours, qui se fait plus blême, cette taille qui se courbe, ces pieds qui traînent, ces parcours qui s’accourcissent de chambre en chambre il y a encore un mois, et maintenant d’un fauteuil à l’autre. Je ne sais pas pourquoi, à quelle impulsion maladive j’obéis en vous étalant ces tristesses. Mais j’en suis pénétré à ce point qu’elles sortent, qu’elles s’épanchent malgré moi. Vous me pardonnez, c’est-ce pas, de les mettre devant vos yeux. Comment ai-je pu travailler au milieu de tout cela ? C’est un vrai miracle. Mon drame est terminé et reçu ; j’ai même dû aller passer trois jours à Paris pour prendre mon tour de représentation. Mais maintenant que je n’ai plus de travail urgent pour écarter par moment mes idées noires, elles m’envahissent, je ne sais plus comment me défendre. Je suis tout seul ici, ma femme auprès de sa mère, Henri auprès de sa fiancée, Pierre chez des amis, Etienne dans son ménage. Je m’enfonce dans le tête-à-tête avec la mort. Si j’y échappe une minute, c’est pour causer avec les notaires et les autres hommes d’affaires. Car les préparatifs de la noce, du contrat d’abord, se poursuivent parmi ces alternatives. Ce sera probablement le 14 ou le 15 novembre. Où en serons-nous alors ? Dans quel état se trouvera ma pauvre mère ? Je n’ose pas y penser. Et là-dessus il faut que je vous quitte, ma chère amie, on m’appelle à la métairie pour une question de cuve et de vendange. Ah ! ma compétence et mon entrain ! Comme la vie se moque de nous ! Et nous aussi nous devrions nous moquer d’elle !

Je vous serre les mains en fervente affection.