Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/396

Cette page n’a pas encore été corrigée


Nous redescendons. Le gendarme tire encore deux ou trois fois des coups de pistolet. Les aboiemens se rapprochent. Nous sommes dans la bonne direction. Nous repassons le torrent à sec.

Bientôt nous apercevons quelques maisons. Les chiens en nous sentant venir font un vacarme d’enfer. Pas d’autre bruit dans le village, pas une lumière. Tout dort sous la neige.

Le gendarme et Giorgi frappent à la porte d’une cabane. Personne ne dit mot. Ils vont frapper à une autre. Une voix d’homme épouvantée répond. On ne veut pas ouvrir. Le gendarme donne de grands coups de crosse dans la porte. Giorgi des coups de pied. La voix furieuse et tremblante répond avec volubilité. Une voix de femme s’y mêle. Giorgi a beau répéter : Milordji, Milordji. On nous prend pour des voleurs. Et l’altercation, mêlée de malédictions de part et d’autre, continue. Je me range en dehors de la porte, près de la muraille, dans la crainte d’un coup de fusil. O mœurs hospitalières des campagnards ! O pureté des temps antiques ! A une troisième porte, enfin, quelqu’un de moins craintif consent à nous ouvrir. Jamais je n’oublierai de ma vie la terreur mêlée de colère de cette voix d’homme. Quel propriétaire ! Etait-il chez lui ? Avait-il peur de l’étranger ? Se moquait-il du prochain ? Et la voix claire de la femme piaillait par-dessus celles des hommes.

Celui-ci nous mène au khan, que l’on nous ouvre. Nous entrons dans une grande écurie pleine de fumée, où je vois du feu ! Du feu !… Quelqu’un de là m’a détaché ma couverture et je me suis approché de la flamme avec un sentiment de joie exquis. Souper avec une douzaine d’œufs à la coque que nous fait cuire une bonne femme, la maîtresse du khan. J’ai bu du raki, j’ai fumé ! Je me suis chauffé, rôti, refait. Dormi deux heures sur une natte, et sous une couverture pleine de puces prêtée par l’hôtesse du lieu. Le reste de la nuit se passe à faire sécher et brûler nos affaires. Les chevaux mangent, le bois flambe et fume. De temps à autre je me lève et vais chercher le bois dont les épines m’entrent dans les mains. Les autres voyageurs dorment couchés tout autour du feu. Quand il arrive quelqu’un, on crie : « Khandji Khandji ! » La porte s’ouvre, l’homme entre avec son cheval tout fumant, la porte se referme, le cheval va s’attabler à la mangeoire et l’homme s’accoude près du feu. Puis tout rentre dans le calme. Ronflemens divers