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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/251

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Autre biais : un tribunal ecclésiastique a condamné Jeanne d’Arc ; mais ce tribunal n’était pas qualifié. Deux ou trois cents prêtres normands et parisiens se sont égarés, voilà tout. Ces gens étaient doctes et graves, mais non autorisés et dignes. Deux cents, trois cents ont péché ; il reste l’Eglise, les prélats, les cardinaux, le Concile, le Pape. Précisément, Jeanne en a appelé au Concile et au Pape : son appel n’a pas été entendu ; il a été étouffé par le tribunal conscient et criminel, cumulant ce grief sur tant d’autres. Ah ! si l’Eglise et le Pape avaient su !…

C’est vrai ; l’appel au Pape a été omis, négligé, — quoique inscrit au registre, ne l’oublions pas. Il se produisit bien tard pour être entendu à Rome. L’Église, en tant que corps catholique, ne siégeait pas parmi ces prêtres et ces prélats. Mais est-il exact que Rome n’eût rien pu faire, qu’elle ait tout ignoré ? Avant l’appel, Rome n’eût-elle pas pu intervenir ? Ce tribunal ecclésiastique n’opérait pas au fond d’une cave : les séances étaient connues ; toute une ville était agitée d’une angoisse de curiosité et d’horreur dont la clameur retentissait au loin [1]. Plus d’un docteur, au cours du procès, émit l’opinion que, dans ces affaires douteuses, il convenait de recourir à Rome.

L’Eglise est une hiérarchie ; et, dans cette hiérarchie, qui a le pouvoir a le devoir. Or, il y avait là, tout près, le chef consacré de l’évêque de Beauvais, son métropolitain, l’archevêque de Reims, Regnault de Chartres, chancelier de Charles VII. Il n’a pas ignoré l’affaire, pourquoi ne l’a-t-il pas évoquée ? Au cours des interrogatoires, Cauchon a cité, plusieurs fois, le nom de l’archevêque ; il a proposé de le faire venir : Regnault de Chartres s’est abstenu et il s’est tu [2].

L’Eglise de France avait manifesté, par ses voix les plus

  1. Voir les dépositions des Rouennais, notamment de Pierre Cusquel dans Procès (II, 306 et III, 179).
  2. On n’aura pas le dernier mot sur les principales circonstances de l’histoire de Jeanne d’Arc, tant qu’on n’aura pas élucidé le rôle de Regnault de Chartres. Outre les faits notoires, il y a deux indications décisives : 1° par sa mère Blanche de Nesle, il était le demi-frère de Guillaume de Flavy qui laissa prendre Jeanne à Compiègne ; 2° il était le métropolitain de Cauchon. — Dès 1415, au Concile de Constance, où il fit partie d’une ambassade envoyée par la Cour de France, il passait pour « bourguignon, » parmi ses confrères « armagnacs. » On l’opposait, déjà, à Pierre de Versailles et à J. Gerson, qui furent les principaux soutiens de Jeanne d’Arc. (Voyez N. Valois, le Grand Schisme, t. IV, p. 276 n.). Il y avait donc, là, d’anciennes dispositions qui suffiraient à expliquer la politique plus que suspecte de ce prélat, dans l’entourage de Charles VII. — Je donnerai, ultérieurement, une notice plus complète sur ce personnage,