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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/212

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Chaque soir bâtit, déjà morte,
Une ville aux murs nuageux,
Que la moindre bourrasque emporte
En ses jeux.

Chaque soir ajoute un poème
A des hymnes évanouis,
Et nous restons du vers suprême
Eblouis.

C’est pourquoi j’ai tenté de rendre
Ce qu’inspire au cœur qui sait voir,
De fier, d’héroïque ou de tendre,
Chaque soir…


REFLETS D’OMBRIE


J’imagine que, tel le bon François d’Assise,
Par un fin crépuscule, à cette heure indécise
Où l’ombre hésite encor, devant le jour divin,
A noyer les coteaux qui mûrissent mon vin,
A bleuir le verger qui gonfle mes corbeilles,
Entouré de chevreaux, de génisses, d’abeilles,
De colombes au col nuancé tendrement,
J’apporte au plus obscur destin l’enivrement
De mon âme, et qu’aussi, plein de béatitude,
J’étends ma vigilance et ma sollicitude
Au plus humble animal qu’inquiète le soir ;
Tandis qu’insidieuse et lente à se mouvoir,
La nuit, qu’une frayeur instinctive accompagne,
Peuple de solennels silences la campagne,
Et cependant qu’ému d’extatique ferveur,
Onctueusement doux comme le Saint rêveur
Dont s’est changée en nimbe éternel la tonsure,
Je vais suivi de ceux qu’en parlant je rassure,
De ceux qui, subjugués par un naïf accent,
M’escortent à l’envi de leur groupe innocent.