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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/153

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compris l’importance de leur rôle politique et social. Enfin, par son titre même, la romancière marquait « d’un trait génial » les affinités de ses campagnards avec la Palestine. étude du paysan suédois dans toute la sincérité de son tempérament ; récit d’une de ces bourrasques de mysticisme qui se lèvent par intervalles du sein des campagnes et qui s’abattent en cyclone sur une commune qu’elles ravagent : je ne connais pas de livre dont les peintures puissent mieux porter témoignage devant la postérité de ce que fut la Suède religieuse au XIXe siècle. Quand une œuvre descend ainsi dans l’âme d’un pays, il est sûr qu’elle atteint, à travers les singularités de la race, la couche immuable de l’humanité. Pour moi, il n’y a rien de plus humain dans Adam Bede que dans Jérusalem. Je n’ignore pas que la culture philosophique de George Eliot est supérieure à celle de la Suédoise : toujours est-il que l’une et l’autre ont rendu le plus intime de la vie morale d’un peuple avec cette étonnante plasticité qu’ont les femmes, lorsqu’elles se soumettent amoureusement à la réalité et qu’elles en laissent se former dans leur sensibilité passive la vivante image. Mais ce n’est pas l’intérêt sentimental du roman, d’ailleurs si puissant, qui m’attire ici. Je voudrais en confronter la vérité historique avec ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu et ce que j’ai lu.

Nous sommes dans une petite commune dalécarlienne. Les gens y travaillent comme ils y ont travaillé depuis des centaines d’années. Ils creusent leurs sillons dans les sillons de leurs pères. Ils remontent par leurs aïeux jusqu’aux temps païens, et, de si loin que leur vienne la voix des morts, l’accent en est toujours le même. Ils vivent dans la paix du Seigneur, du moins ils le croient ; mais quelque chose en eux demeure insatisfait, quelque chose dont ils n’ont pas encore conscience, car leur esprit est lent et leur pensée ne se dénoue qu’avec effort. Leur penchant à la rêverie, leurs yeux si facilement visionnaires, leur solitude alourdie de méditations monotones, l’angoisse dont les étreignent longtemps les problèmes de morale que les rares événemens de leur existence les force de résoudre, tout cela leur crée une sourde inquiétude et comme le malaise d’une terre encombrée de broussailles et qui aspirerait à revoir le ciel sous le soc de la charrue. Ils dorment à la vie spirituelle ; mais des frissons passent sur le corps de ces dormans, avant-coureurs du réveil.

Que fait leur Église ? Ils ont bien un pasteur, un homme